Chez Procyon Metals, l’attention portée à la mécanique réglementaire autour des terres rares tient à trois éléments très concrets : le risque de rupture d’approvisionnement, l’impact direct sur les budgets industriels, et la pression de conformité exercée par les autorités comme par les parties prenantes. À chaque épisode de tension – qu’il s’agisse d’un durcissement chinois sur les licences d’exportation ou de l’annonce d’un nouveau gisement majeur – les équipes achats et supply chain se retrouvent en première ligne, souvent avec des marges de manœuvre réduites.
Au cours des dix dernières années, nos analyses de chaînes de valeur aimant permanent, batteries et électronique de puissance ont convergé vers un constat simple : tant que la Chine contrôle la quasi-totalité de la transformation des terres rares, chaque ajustement de ses règles d’exportation agit comme un “robinet” géopolitique. Les épisodes de livraisons conditionnelles vers le Japon, les pics de tension observés lors de précédents durcissements administratifs, et plus récemment l’augmentation marquée des exportations chinoises en 2025 ont profondément structuré cette lecture.
Dans ce contexte, l’article de la presse automobile française soulignant que « la Chine rafle la mise après la découverte d’un important gisement de terres rares » illustre un schéma déjà observé sur d’autres métaux stratégiques : même lorsqu’un gisement se situe hors de Chine, le verrou reste très souvent la capacité de raffinage et la maîtrise réglementaire en aval, et non la simple possession du minerai en amont.
Points clés
La Chine assurerait environ 95 % de la capacité mondiale de traitement et de transformation des terres rares, ce qui lui confère un pouvoir structurel sur la chaîne d’approvisionnement.
Les exportations chinoises de terres rares auraient atteint 62 585 tonnes en 2025, un niveau présenté comme le plus élevé depuis dix ans, renforçant la centralité de Pékin dans les flux mondiaux.
Les autorités chinoises utilisent un système de licences et de contrôles d’exportation qui permet de moduler au cas par cas les flux vers certains pays, comme l’a illustré la gestion particulière des livraisons vers le Japon.
Des projets alternatifs (mines hors de Chine, recyclage, substitution partielle) émergent, notamment en Europe, mais restent fragmentaires, avec des données publiques limitées sur leurs capacités et calendriers.
La découverte de nouveaux gisements ne modifie la donne qu’à la condition d’un accès effectif aux étapes de séparation et de raffinage, aujourd’hui très concentrées en Chine.
FACTS : périmètre, mécanismes et état des lieux
Domination chinoise de la chaîne de valeur des terres rares
Les estimations couramment reprises par les agences spécialisées et des cabinets d’analyse comme Psyché 16 convergent vers un ordre de grandeur : environ 95 % de la transformation et de l’approvisionnement mondial en terres rares seraient actuellement sous contrôle d’acteurs basés en Chine. Il s’agit ici non seulement de la production minière domestique chinoise, mais surtout des étapes critiques de séparation, raffinage et formulation des oxydes et métaux adaptés aux usages finaux (aimants permanents, catalyseurs, luminophores, etc.).
Sur le terrain, cela se traduit par une concentration des unités de séparation et de raffinage dans quelques provinces chinoises et par un rôle central de grands groupes industriels et de conglomérats à participation publique. Dans la plupart des chaînes clientes auditées, même lorsque le minerai provient d’une autre juridiction, le mix produit final passe par au moins une étape de transformation en Chine avant d’être intégré dans des composants exportés vers le reste du monde.
Exportations 2025 : volumes au plus haut depuis une décennie
Les données d’exportation reprises dans la presse et par plusieurs observateurs de marché indiquent que la Chine a exporté 62 585 tonnes de terres rares en 2025, niveau décrit comme le plus élevé depuis dix ans. Ce chiffre couvre les exportations de produits de terres rares (principalement oxydes et alliages) officiellement déclarés, sans entrer dans le détail par catégorie individuelle d’élément.
La hausse rapportée des volumes exportés intervient dans un contexte où les besoins globaux en terres rares pour l’électrification, l’éolien et l’électronique de pointe progressent rapidement. En pratique, cela confirme que la Chine ne se contente pas de répondre à sa propre demande domestique, mais demeure aussi le principal fournisseur pour un large éventail de pays industrialisés.
Mécanisme de contrôle et de licences d’exportation
L’exportation de terres rares depuis la Chine repose sur un cadre administratif combinant quotas, licences et contrôles douaniers renforcés. Historiquement, Pékin a déjà utilisé ce dispositif de manière différenciée selon les pays. Des épisodes de livraisons réduites ou conditionnelles vers le Japon, notamment lors de tensions diplomatiques, ont été largement documentés par les médias et les analyses de politique commerciale.
Concrètement, des entreprises ayant des contrats d’approvisionnement réguliers ont déjà été confrontées à des retards administratifs de licences ou à des révisions des quantités autorisées. Ces décisions ne sont pas toujours explicitement publiées dans des textes de loi visibles à l’international, mais se traduisent par une modulation effective des flux à l’export, sous le contrôle d’organes administratifs chinois.
Vue aérienne d’un grand gisement de terres rares en exploitation
Nouvelle découverte de gisement et positionnement chinois
Un article de la presse automobile française a récemment mis en avant la découverte d’un important gisement de terres rares hors de Chine, en soulignant que des acteurs chinois se trouvaient rapidement en position dominante pour en exploiter le potentiel. Le titre « la Chine rafle la mise » résume une réalité fréquemment observée dans d’autres dossiers : la capacité d’ingénierie, de financement et de raffinage chinois permet très souvent de sécuriser un rôle clé dans la valorisation de nouveaux gisements, même étrangers.
Les détails précis de ce gisement (volume de ressources, calendrier de mise en production, répartition capitalistique) restent peu détaillés dans le débat public. En revanche, le schéma général décrit – découverte hors de Chine, puis implication rapide d’industriels chinois sur les volets techniques et aval – est cohérent avec les dynamiques de nombreux projets miniers étudiés par Procyon Metals au cours des dernières années.
Réponses hors de Chine : recyclage, diversification et politiques publiques
Face à cette concentration, plusieurs familles de réponses se dessinent :
Recyclage des terres rares : des programmes de R&D, souvent cofinancés par des acteurs publics européens ou asiatiques, explorent le recyclage des aimants permanents et de luminophores à base de terres rares. Des avancées spécifiques ont été rapportées sur le recyclage de l’europium, utilisé notamment dans certaines applications d’éclairage et d’affichage.
Nouveaux projets miniers et usines de séparation : en Australie, en Afrique, en Amérique du Nord et en Europe, plusieurs projets cherchent à développer des capacités intégrées mine–séparation–raffinage, mais les données publiques sur leurs capacités cibles et calendriers de montée en puissance restent souvent partielles ou non standardisées.
Politiques industrielles et réglementaires : certains gouvernements ont adopté des feuilles de route sur les matières premières critiques, incluant les terres rares, avec des mesures visant à encourager production locale, transformation et recyclage. Les détails varient largement selon les juridictions et ne sont pas toujours assortis d’objectifs chiffrés sur les volumes.
À ce stade, la plupart des initiatives recensées se trouvent encore en phase de projet, de pilote ou de montée en puissance et n’ont pas, à elles seules, remis en cause l’hégémonie chinoise sur la transformation des terres rares.
INTERPRETATION : lecture géopolitique et implications opérationnelles
La rareté n’est pas dans le minerai, mais dans la capacité de raffinage
La première conclusion opérationnelle qui ressort des analyses de terrain est que la rareté stratégique se situe moins dans l’existence de gisements que dans la capacité industrialisée de transformation. Tant que la Chine conserve l’ordre de grandeur de 95 % de la capacité de traitement, tout nouveau gisement non adossé à une filière de séparation non chinoise restera dépendant, directement ou indirectement, d’acteurs basés en Chine.
Autrement dit, un “gros” gisement sans solution de raffinage extérieure à la Chine ne constitue pas une diversification effective, mais un simple changement de provenance minière pour un flux qui, en aval, reste soumis aux mêmes leviers réglementaires chinois. Dans cette configuration, la découverte citée par la presse comme un “gisement majeur” n’atténue le risque géopolitique que si elle s’accompagne d’une montée en puissance industrielle en dehors du système chinois de séparation.
Les contrôles d’exportation comme levier géopolitique
Les épisodes de livraisons conditionnelles vers le Japon ont démontré que le système de licences d’exportation peut être ajusté rapidement pour refléter des priorités diplomatiques ou industrielles de Pékin. Dans la mesure où la Chine demeure l’acteur dominant de la transformation, même de faibles ajustements administratifs peuvent avoir des effets démultipliés sur certaines niches de marché.
Du point de vue supply chain, cela signifie que la relation avec les autorités chinoises – et non uniquement avec les partenaires industriels – devient un paramètre structurant du risque. Une modification réglementaire marginale, techniquement neutre, peut se traduire en pratique par des délais prolongés, des volumes réalloués ou des exigences supplémentaires de conformité documentaire. Dans cet environnement, les flux réels peuvent diverger fortement des contrats théoriques, sans nécessairement que cela apparaisse immédiatement dans les statistiques agrégées.
Hausse des exportations 2025 : signe d’ouverture ou renforcement du levier ?
La hausse à 62 585 tonnes d’exportations en 2025 peut être lue de plusieurs manières. Dans la mesure où la demande mondiale augmente, il est logique que les volumes exportés progressent. Mais cette montée en puissance renforce aussi la dépendance des chaînes industrielles vis-à-vis des flux en provenance de Chine, ce qui accroît mécaniquement la sensibilité aux décisions réglementaires de Pékin.
Dans les audits supply chain menés par Procyon Metals, une tendance se dégage : les acteurs industriels intégrés misent sur la continuité d’accès à la production chinoise à court et moyen terme, tout en cherchant à créer des “options réelles” via le recyclage ou des projets alternatifs à horizon plus lointain. Cette approche fonctionne tant que les ajustements réglementaires chinois restent graduels et prévisibles. En cas de rupture brutale, l’absence de volumes significatifs hors Chine limiterait les marges de reconfiguration rapide.
Recyclage et diversification : promesses réelles, délais sous-estimés
Les avancées sur le recyclage – par exemple sur l’europium – montrent que des alternatives techniques crédibles existent, au moins pour certaines familles de produits. Cependant, les informations publiques disponibles restent lacunaires sur trois aspects déterminants : les capacités actuelles et cibles des installations pilotes, les taux de récupération atteignables de manière industrielle, et les contraintes de collecte et de logistique des produits en fin de vie.
Dans la pratique, les chaînes étudiées montrent que l’intégration de matériaux recyclés dans les spécifications techniques des clients finaux se heurte souvent à des inerties réglementaires (homologations, normes) et industrielles (qualifications, performances). Même en présence d’une technologie mature, la bascule vers des volumes significatifs peut prendre plusieurs cycles de renouvellement produit. Tant que cette inertie perdure, le recyclage agit comme un complément, non comme un substitut à la dominance chinoise.
Le cas du nouveau gisement : antidote partiel à la dépendance ?
La découverte d’un grand gisement hors de Chine est souvent perçue médiatiquement comme un “tournant” potentiel. D’un point de vue opérationnel, l’impact réel dépend de plusieurs conditions :
la mise en production effective du site (permis, acceptabilité locale, financement, mise en chantier) ;
l’existence d’une solution de séparation et de raffinage en dehors des réseaux chinois, ou au contraire la dépendance à des capacités situées en Chine ;
la nature contractuelle et réglementaire des flux en aval, notamment le degré de contrôle de Pékin si des étapes clés de transformation sont localisées sur son territoire.
Dans la mesure où des acteurs chinois se positionnent rapidement sur l’aval de ce gisement, le résultat le plus probable est une intégration partielle du nouveau gisement dans l’écosystème existant de transformation chinoise, plutôt qu’une substitution frontale. Le narratif de “diversification” peut alors masquer une réalité de dépendance maintenue, simplement réarticulée autour de nouvelles sources de minerai.
Enseignements tirés des cycles précédents
Les précédents épisodes de tension sur les terres rares, ainsi que sur d’autres métaux critiques, ont laissé une empreinte durable sur la façon dont Procyon Metals évalue les risques :
les chaînes d’approvisionnement extrêmement concentrées réagissent de manière non linéaire aux chocs réglementaires, avec des effets de surstockage ou de sous-approvisionnement qui se répercutent parfois pendant plusieurs années ;
les plans de diversification annoncés à chaud après une crise se heurtent souvent, quelques années plus tard, à des réalités opérationnelles (capex, permis, compétences, échelle industrielle) sous-estimées ;
les acteurs qui ont consacré des ressources significatives à la cartographie fine de leurs expositions – jusqu’au niveau des usines de séparation et de transformation – ont mieux traversé les phases de tension que ceux qui se limitaient à une vision contractuelle de premier rang.
Appliqués au cas actuel des terres rares, ces enseignements suggèrent que la domination chinoise, combinée à un usage actif des leviers réglementaires d’exportation, continuera de structurer les arbitrages industriels tant que des capacités substantielles de transformation hors Chine ne seront pas opérationnelles à échelle.
WHAT TO WATCH : signaux forts et signaux faibles à surveiller
Évolutions des listes de contrôle et des licences d’exportation en Chine : toute modification formelle des catégories de produits de terres rares soumises à licence renforcée, ou tout durcissement des procédures administratives, constitue un signal direct pour les flux physiques.
Annonce de nouvelles capacités de séparation et de raffinage hors Chine : il s’agit d’identifier non seulement les projets miniers, mais surtout les usines capables de réaliser les étapes intermédiaires critiques, ainsi que leur calendrier crédible de mise en service.
Décisions de politiques publiques sur les matières premières critiques en Europe, en Amérique du Nord et en Asie, incluant des dispositifs de soutien à la transformation locale et au recyclage des terres rares, et leur traduction concrète en projets industriels.
Signaux venant des industriels utilisateurs finaux : inclusion explicite de critères d’origine ou de diversification des terres rares dans les cahiers des charges, développement de lignes de produits “low rare earth” ou fondées sur des technologies de substitution.
Montée en puissance effective des solutions de recyclage : suivi des annonces de capacité, mais aussi des premières données publiées sur les taux de récupération, la stabilité de la qualité et l’intégration dans des chaînes de valeur existantes.
Positionnement international de la Chine sur les nouveaux gisements : prise de participation, accords techniques ou partenariats industriels autour des nouveaux gisements annoncés hors de Chine, pour évaluer s’ils créent une véritable alternative ou prolongent l’emprise chinoise en aval.
Épisodes de friction commerciale ou diplomatique impliquant des grands pays consommateurs de terres rares, susceptibles de se traduire par des ajustements de licences d’exportation ou par des annonces de contre-mesures réglementaires.
Note sur la méthodologie Procyon Metals : les analyses Procyon Metals combinent une surveillance continue des textes et annonces des autorités compétentes (ministères du commerce, administrations douanières, agences des matières premières) avec un suivi des signaux industriels publics (projets annoncés, mises à l’arrêt, innovations de recyclage). Cette base est croisée avec une lecture technique des exigences des usages finaux (aimants, batteries, catalyseurs) afin d’identifier où, concrètement, se situent les goulets d’étranglement les plus sensibles. Les éléments quantitatifs mentionnés reposent sur les données les plus récentes rendues publiques au moment de la rédaction, lorsqu’elles existent.
Conclusion
La combinaison d’une position industrielle dominante de la Chine sur la transformation des terres rares, d’un dispositif de contrôle d’exportation modulable et d’une montée récente des volumes exportés place les chaînes d’approvisionnement mondiales dans une situation de dépendance structurante. La découverte d’un gisement majeur hors de Chine illustre davantage la capacité de Pékin à intégrer de nouvelles ressources dans son écosystème qu’un basculement immédiat de la géographie du pouvoir.
Les initiatives de recyclage, de diversification des gisements et de développement de capacités de raffinage alternatives progressent, mais les informations publiques ne permettent pas encore de conclure à une substitution rapide de l’hégémonie chinoise. Dans l’intervalle, sécurité d’approvisionnement, conformité réglementaire et gouvernance supply chain resteront étroitement liées à l’évolution des mécanismes de contrôle d’exportation en Chine et aux réponses politiques et industrielles des autres grandes régions. Procyon Metals maintient une surveillance active des signaux faibles réglementaires et industriels susceptibles de faire évoluer cet équilibre dans les prochaines années.
Chez Procyon Metals, la question du gallium n’est plus un sujet de niche pour métallurgistes. Elle s’est imposée dans les comités achats, les revues de programmes aéronautiques et même dans les discussions budgétaires liées à la sécurité nationale. La combinaison entre domination chinoise sur le raffinage, nouveaux contrôles d’exportation et percée rapide des radars AESA à oxyde de gallium (Ga2O3) crée un nœud stratégique où se rejoignent risque d’interruption, conformité réglementaire et performance opérationnelle.
Les incidents accumulés depuis 2023 – licences MOFCOM retardant des livraisons critiques, à-coups sur la production du F‑35, volatilité des prix du gallium métal, annonces d’industrialisation Ga2O3 par MIG Semiconductor – ont profondément modifié la perception du risque. Lors des audits de chaînes d’approvisionnement suivis par Procyon Metals en 2024, plusieurs directions industrielles ont reconnu que la dépendance au gallium raffiné en Chine avait été sous-estimée, en particulier pour les composants RF de haute puissance utilisés dans les radars.
Ce briefing vise à clarifier ce qui relève du texte réglementaire et des données observables d’un côté, et ce qui ressort de la lecture opérationnelle et des scénarios conditionnels de l’autre. L’enjeu central : comprendre comment les contrôles chinois sur le gallium reconfigurent la trajectoire des radars AESA à Ga2O3 et la soutenabilité des chaînes d’approvisionnement autour du F‑35 et de systèmes comparables.
Points clés
La Chine concentre environ 68 % des réserves prouvées de gallium et plus de 90 % du raffinage, ce qui confère un levier direct sur les filières GaN et Ga2O3 utilisées en défense.
Les contrôles d’exportation instaurés en août 2023, puis partiellement suspendus vers les États‑Unis jusqu’en novembre 2026, ont provoqué ruptures et forte volatilité, notamment sur les programmes radar et avion de combat.
Des industriels chinois comme MIG Semiconductor annoncent la production de plaquettes Ga2O3 de 4 pouces et une ligne intégrée d’ici 2026, ouvrant la voie à des radars AESA Ga2O3 opérationnels à l’horizon 2027.
Les impacts sur les chaînes d’approvisionnement défense incluent une dépendance accrue à des licences d’exportation chinoises, un recours croissant au recyclage et aux sources alternatives, et une reconfiguration des priorités d’allocation du gallium.
Les projections de marché restent incertaines, mais la combinaison des contrôles réglementaires et de la montée en cadence du Ga2O3 en Chine constitue un risque structurel pour les architectures actuelles de radars à base de GaN.
FACTS – Position chinoise, cadre réglementaire et éléments de marché
Domination chinoise sur le gallium et positionnement technologique Ga2O3
Les données du US Geological Survey (USGS) indiquent que la Chine contrôle environ 68 % des réserves mondiales prouvées de gallium et plus de 90 % de la production raffinée au début des années 2020. Le gallium est principalement récupéré comme sous-produit du raffinage de la bauxite, du zinc ou d’autres métaux de base, ce qui rend la montée en capacité dépendante d’industries amont déjà lourdes.
Sur le plan technologique, la Chine investit simultanément dans deux familles de matériaux : le nitrure de gallium (GaN), déjà mature pour les radars AESA actuels, et l’oxyde de gallium (Ga2O3), qui offre un gap de bande interdit plus large, une tenue en tension plus élevée et un potentiel d’efficacité supérieur, au prix de défis significatifs en conductivité thermique et en packaging. Des publications techniques chinoises et des analyses spécialisées (notamment Janes en 2026) font état de programmes de radars AESA expérimentaux en Ga2O3 dédiés à la détection à longue portée et aux fréquences extrêmes.
En mars 2026, MIG Semiconductor à Pékin annonce la production de plaquettes de Ga2O3 de 4 pouces et la mise en place d’une ligne intégrée couvrant croissance cristalline, traitement, fabrication de dispositifs et tests. Cette ligne est présentée comme une étape vers une production en série, malgré des rendements encore inférieurs aux standards GaN et une gestion thermique plus complexe.
Les radars du F‑35 (AN/APG‑81) reposent quant à eux sur des technologies GaN plus classiques, qui constituaient jusqu’ici un avantage de performance en termes de puissance émise et de robustesse. La perspective de radars AESA Ga2O3 chinois met en lumière un possible saut technologique concurrent, au moins sur certains segments de fréquence et de portée.
Cadre réglementaire chinois sur le gallium (2023‑2026)
Le 1er août 2023, le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) et l’Administration générale des douanes publient une réglementation soumettant les exportations de gallium et de germanium à licence. Huit catégories de produits liés au gallium et six liées au germanium sont listées. Les exportateurs doivent déposer des demandes de licence détaillant le destinataire final, l’usage final déclaré et la chaîne de transfert. La réglementation évoque explicitement la protection de la sécurité et des intérêts nationaux de la Chine.
Cette mesure intervient dans un contexte de restrictions américaines sur les semi‑conducteurs avancés (CHIPS Act et règles BIS), et elle touche de manière transversale des chaînes d’approvisionnement allant des LED aux panneaux photovoltaïques, à la fibre optique et aux composants de défense. Des articles de presse spécialisés et des cabinets juridiques internationaux ont confirmé que l’application a été immédiate, sans période de transition significative, avec des contrôles renforcés en douane dès l’été 2023.
Le 15 décembre 2024, MOFCOM annonce une suspension partielle des restrictions d’exportation de gallium, germanium et antimoine vers les États‑Unis, valable jusqu’au 27 novembre 2026. Cette suspension porte sur une partie des flux, tout en maintenant l’obligation de licence et un examen renforcé pour les usages jugés « sensibles », notamment militaires ou à double usage. Reuters et d’autres agences internationales présentent cette mesure comme un geste tactique dans un contexte de tensions plus larges sur la technologie et la sécurité.
Atelier de production de plaquettes Ga2O3 en environnement propre.
À partir de 2025, des textes et prises de position officielles élargissent le spectre de contrôle à d’autres métaux stratégiques (graphite, tungstène, certaines formes de lithium, antimoine), avec une attention accrue aux matériaux utilisés dans les batteries, les aimants permanents et les composants électroniques critiques. Le gallium reste au cœur du dispositif, avec des clarifications successives sur les formes chimiques, les alliages et les produits semi‑finis soumis à licence, y compris ceux liés au Ga2O3.
Éléments factuels sur les effets de marché
Les données de marché collectées par des agences spécialisées et reprises par la presse économique montrent qu’à la suite de l’entrée en vigueur des contrôles d’août 2023, les prix spot du gallium métal ont connu une hausse importante, fréquemment estimée dans une fourchette de l’ordre de 20 à 50 % sur 2023‑2024. Cette volatilité est largement attribuée à l’incertitude réglementaire, aux délais de traitement des licences et aux anticipations de risque par les acteurs en aval.
Plusieurs analystes de la défense ont mis en relation cette période de tension sur le gallium avec une baisse de la cadence de production du F‑35 en 2023, passée d’un niveau supérieur à 150 unités annuelles à un niveau inférieur à 100. Les causes sont multiples (questions de certification, contraintes industrielles générales, gestion de la supply chain électronique), mais les difficultés d’approvisionnement en certains matériaux, dont le gallium pour les composants RF, sont identifiées comme un facteur contributif.
Hors de Chine, les capacités de raffinage et de recyclage restent limitées. Des acteurs japonais (comme Sumitomo) et européens (notamment des groupes actifs dans le recyclage de métaux technologiques en Allemagne et en Belgique) disposent de capacités industrielles, mais en volumes largement inférieurs à ceux de la Chine. Des projets d’exploration ou de récupération en co-produit dans d’autres juridictions (par exemple au Canada ou en Australie) sont signalés, mais ils se situent encore pour l’essentiel au stade de l’étude ou de la montée en échelle.
Usage du gallium dans les radars AESA et les programmes type F‑35
Le gallium est un élément clé pour les semi‑conducteurs de puissance à base de GaN, qui ont progressivement remplacé l’arséniure de gallium (GaAs) dans les radars AESA pour des raisons de puissance, de bande passante et de robustesse thermique. Les modules T/R (Transmit/Receive) des radars modernes des avions de combat, des systèmes de défense aérienne et de nombreux radars navals reposent largement sur ces technologies.
Le F‑35 illustre cette dépendance : son radar AN/APG‑81 utilise des modules GaN et des chaînes RF associées qui mobilisent du gallium très pur. La documentation publique sur le programme reste prudente sur les volumes, mais l’industrie reconnaît que la sécurisation d’un approvisionnement continu en gallium et en GaN figure désormais parmi les risques critiques, au même titre que certains alliages de titane ou de terres rares.
Les radars AESA à oxyde de gallium (Ga2O3) constituent un relais possible. Le matériau permet théoriquement des tensions de claquage plus élevées et une meilleure densité de puissance, ce qui ouvre la porte à des radars plus compacts ou plus puissants, y compris sur des bandes de fréquence où la détection d’appareils furtifs devient plus favorable. Cette perspective est au cœur des programmes chinois mentionnés dans des analyses techniques de 2026.
Concentration mondiale de l’approvisionnement en gallium et flux vers les régions consommatrices.
INTERPRETATION – Lecture opérationnelle, scénarios et limites
Un levier stratégique assumé par Pékin
Dans la mesure où la Chine concentre l’essentiel du raffinage du gallium, les contrôles d’exportation instaurés en 2023 s’apparentent, dans la pratique, à un instrument de politique industrielle et géopolitique. L’enchaînement est clair : après plusieurs années de mise en garde sur la dépendance occidentale aux métaux critiques, une première salve de contrôles a immédiatement tiré un signal d’alarme dans les chaînes d’approvisionnement défense, avec des impacts visibles sur les cadences du F‑35 et sur certains programmes radar européens.
La suspension partielle vers les États‑Unis jusqu’en novembre 2026 peut être lue comme une gestion fine de ce levier : soulagement temporaire pour certains industriels américains, mais rappel permanent que les flux restent conditionnés à des licences révocables. Tant que cette suspension reste bornée dans le temps et circonscrite à une géographie précise, le message implicite demeure que la Chine conserve la capacité d’exercer à nouveau une pression sur les chaînes d’approvisionnement, en particulier au‑delà de 2026.
Ga2O3 : accélération chinoise et reconfiguration du rapport de forces technologique
Si les annonces de MIG Semiconductor et d’autres acteurs se confirment, une production industrielle de plaquettes Ga2O3 de 4 pouces en 2026 créerait un décalage technologique potentiel. La Chine disposerait alors, simultanément, de la maîtrise amont (raffinage du gallium, contrôle des flux export) et de la montée en gamme aval (radars AESA Ga2O3). Dans un tel scénario, des radars chinois à base de Ga2O3 pourraient entrer en service opérationnel dès 2027 sur certains vecteurs aériens ou navals.
Pour des architectures comme celle du F‑35, qui capitalisent sur le GaN, l’arrivée de radars concurrents à Ga2O3 ne signifierait pas une obsolescence immédiate, mais elle pourrait réduire un avantage relatif acquis au prix d’investissements considérables. La capacité de détection à longue portée, la résilience aux contre‑mesures électroniques et la finesse d’imagerie radar sont précisément les domaines où le F‑35 s’est positionné comme référence. Un rattrapage technologique rapide côté chinois modifierait la hiérarchie perçue des systèmes.
Effets possibles sur les chaînes d’approvisionnement défense
Les échanges menés par Procyon Metals avec des directions achats et des responsables supply chain de l’aéronautique et de la défense depuis 2023 convergent sur un point : le gallium est passé du statut de consommable critique mais gérable à celui de véritable point de fragilité stratégique. Dans plusieurs grands groupes, les évaluations de risque interne ont été revues pour intégrer des scénarios de réduction ou d’interruption des flux chinois à court préavis.
Dans cette optique, les pratiques observées incluent une augmentation des horizons de contractualisation (12 à 18 mois sur certains segments, là où des contrats plus courts dominaient auparavant), un recours accru à des acteurs de recyclage européens ou japonais, et une attention plus systématique aux clauses relatives à l’origine et à la traçabilité du gallium dans les cahiers des charges. Ces mouvements restent hétérogènes selon les régions et les programmes, mais la tendance générale est nette.
Le recyclage apparaît comme un axe majeur. Des groupes comme Umicore et d’autres raffineurs européens ont communiqué sur des programmes visant à récupérer davantage de gallium à partir de déchets de LED, de wafers et de composants déclassés. Si les niveaux de capacité annoncés restent modestes face à la demande cumulative (défense, 5G, photovoltaïque), ils ouvrent la possibilité, à moyen terme, de couvrir une part non négligeable des besoins européens en dehors du flux primaire chinois.
En parallèle, des maîtres d’œuvre occidentaux cherchent à diluer la dépendance en combinant sources japonaises, européennes et, lorsque possible, des flux secondaires issus de projets miniers en Amérique du Nord ou en Océanie. La mise en œuvre reste complexe : la qualité du gallium, les capacités de purification, le profil de conformité et la stabilité politique des juridictions alternatives varient fortement.
Gros plan conceptuel d’une antenne AESA générique illustrant l’impact opérationnel.
Arbitrages et contraintes côté industriel
Les choix observés dans l’industrie ne se résument pas à une simple recherche de volumes supplémentaires ; ils reposent sur des arbitrages constants entre sécurité d’approvisionnement, exigences de conformité et pression sur les budgets programmes. Des directions techniques rapportent ainsi des discussions tranchées entre, d’un côté, la priorité donnée à la continuité des livraisons de modules GaN/Ga2O3 et, de l’autre, les contraintes imposées par les cadres réglementaires nationaux et européens (par exemple le Critical Raw Materials Act de l’UE, qui classe le gallium parmi les matières premières à haut risque).
Dans plusieurs cas audités par Procyon Metals, les équipes supply chain ont dû réviser leurs matrices de risque fournisseur pour intégrer non seulement la solidité financière et la qualité technique, mais aussi l’exposition réglementaire et géopolitique. Un fournisseur techniquement performant mais fortement dépendant de flux chinois soumis à licence est désormais classé plus risqué qu’un fournisseur aux coûts plus élevés mais doté d’un profil d’origine plus diversifié.
Enfin, le développement accéléré des technologies Ga2O3 en Chine ajoute un niveau supplémentaire de complexité : l’allocation du gallium entre GaN et Ga2O3 pourrait, à terme, devenir un sujet de tension, en particulier si la demande liée aux radars et à certaines applications de puissance augmente plus vite que les capacités de production hors Chine.
Limites, incertitudes et points à ne pas surestimer
Plusieurs éléments appellent cependant à la prudence dans l’interprétation :
Les chiffres de parts de marché, de capacités et de coûts publiés sur le gallium et le Ga2O3 restent fragmentaires et parfois contradictoires. Les estimations de déficit de marché ou de trajectoire de prix reposent sur des modèles sensibles aux hypothèses de demande (5G, PV, défense) et aux délais de mise en service de nouvelles capacités hors Chine.
Les radars Ga2O3 chinois restent, pour l’instant, partiellement au stade de démonstrateur ou de pré‑série. Leur performance réelle en environnement opérationnel, leur fiabilité sur cycle long et leur facilité de maintenance ne sont pas encore documentées publiquement avec un niveau de détail équivalent à celui des systèmes GaN occidentaux.
La corrélation entre les contrôles d’exportation de gallium et la baisse de production du F‑35 en 2023 est plausible mais pas strictement démontrée. D’autres facteurs (chaînes électroniques au sens large, main‑d’œuvre, certifications) ont également pesé sur les cadences.
Les annonces de projets d’exploration ou de recyclage hors Chine ne se traduisent pas automatiquement en capacités industrielles. Des décalages de plusieurs années entre décision et production effective restent fréquents dans ce type de filière.
En résumé, l’architecture de risque autour du gallium et du Ga2O3 est clairement devenue plus tendue depuis 2023, mais les trajectoires exactes de prix, de capacité et de performance opérationnelle restent entourées d’une marge d’incertitude significative.
WHAT TO WATCH – Indicateurs et signaux faibles à surveiller
Évolutions du régime de licences MOFCOM sur le gallium : modification des listes de produits couverts, évolution des critères « d’usage sensible », délais moyens d’obtention des licences et éventuelle extension à de nouvelles formes chimiques liées au Ga2O3.
Décisions chinoises après novembre 2026 : prolongation, durcissement ou fin de la suspension partielle vers les États‑Unis, et éventuelle extension ou restriction envers d’autres juridictions.
Progrès industriels du Ga2O3 en Chine : montée en diamètre des plaquettes (passage de 4 à 6 pouces), annonces de rendements de fabrication, qualification de lignes pour des programmes radar identifiés (aéronautique, naval, défense aérienne).
Déploiement de capacités hors Chine : annonces de nouvelles unités de raffinage ou de recyclage de gallium en Europe, au Japon, en Amérique du Nord ou en Océanie, ainsi que leur passage effectif du stade projet au stade opérationnel.
Évolutions des cadres réglementaires occidentaux : seuils, obligations de reporting et exigences de diversification formalisés dans les textes sur les matières premières critiques (UE, États‑Unis, Royaume‑Uni, Japon) appliqués au gallium.
Signaux des programmes radar et avions de combat : mentions explicites de Ga2O3 ou de combinaisons GaN/Ga2O3 dans les documents publics, les appels d’offres ou les communications d’industriels de défense.
Comportement des prix du gallium : même sans se focaliser sur un niveau absolu, observation des phases de volatilité extrême ou de décorrélation par rapport aux fondamentaux, indicatives de tensions ou de mouvements spéculatifs liés aux annonces réglementaires.
Réponses industrielles structurantes : décisions publiques de grands groupes de défense ou de semi‑conducteurs de relocaliser ou d’agrandir des lignes GaN/Ga2O3 hors Chine, ou de s’engager dans des partenariats de recyclage à long terme.
Note sur la méthodologie Procyon Metals L’analyse combine une veille continue des textes réglementaires chinois (MOFCOM, Administration générale des douanes) et des cadres occidentaux sur les matières premières critiques, une lecture des mouvements de marché documentés (prix publiés, annonces de capacités, communications d’entreprises) et une étude détaillée des spécifications techniques des usages finaux, en particulier pour les radars AESA GaN/Ga2O3 et les programmes aéronautiques de défense.
Conclusion
L’enchaînement des événements depuis 2023 a transformé le gallium en baromètre très lisible des tensions entre politique industrielle, sécurité d’approvisionnement et supériorité technologique dans le domaine des radars. Les contrôles d’exportation chinois, la suspension ciblée vers les États‑Unis jusqu’en 2026 et l’industrialisation annoncée des radars AESA à oxyde de gallium convergent pour créer un environnement où les marges d’erreur se réduisent pour les grands programmes aéronautiques et de défense.
Sur le plan strictement factuel, la domination chinoise sur le raffinage, combinée à un cadre réglementaire de plus en plus sophistiqué, donne à Pékin un levier concret sur l’ensemble de la chaîne de valeur gallium. Dans les opérations industrielles documentées par Procyon Metals, ce levier se traduit déjà par des ajustements de contrats, de sourcing et de gouvernance des risques, avec un effort notable pour accroître la traçabilité et la part de gallium non chinois, y compris via le recyclage.
La trajectoire exacte des radars AESA Ga2O3 chinois, leur impact comparatif face aux architectures GaN existantes et la capacité des acteurs occidentaux à étoffer des chaînes d’approvisionnement alternatives restent des inconnues critiques. Ce qui apparaît en revanche clairement, c’est que le gallium s’est imposé comme un pilier stratégique de la puissance aérienne et de la supériorité informationnelle, au même titre que les moteurs ou les capteurs électro‑optiques.
Dans ce contexte, Procyon Metals maintient une surveillance active des signaux faibles réglementaires, industriels et technologiques liés au gallium, au Ga2O3 et aux radars AESA, considérant que ces signaux définiront en grande partie la configuration future des chaînes d’approvisionnement défense et la répartition des avantages technologiques entre grandes puissances.
Changement majeur : la Chine a instauré des contrôles d’exportation progressifs sur le gallium et le germanium (3 juillet 2023 ; renforcement le 3 décembre 2024), avec une suspension partielle publiée le 9 novembre 2025.
Impact constaté : en 2024, 26 % des importations américaines de germanium (~3 500 kg) et 8 % des importations de gallium (~900 kg) avaient une origine chinoise via des tiers ; le USGS a estimé des hausses de prix potentielles significatives (gallium +150 %, germanium +26 %).
Risque opérationnel : réexportations via la Belgique et autres pays tiers compliquent la traçabilité et augmentent les risques de non‑conformité pour les utilisateurs civils et militaires.
Changement de marché et chronologie
Les mesures chinoises sur le gallium et le germanium ont évolué d’un contrôle ciblé (3 juillet 2023, mise en œuvre au 1er août 2023) à une interdiction de principe visant explicitement les États‑Unis annoncée le 3 décembre 2024 (Avis n°46 du Ministère du Commerce, MOFCOM). Le 9 novembre 2025, le MOFCOM a suspendu l’effet de cette interdiction générale (Article 2) jusqu’au 27 novembre 2026, tout en maintenant l’interdiction d’exportation vers des usages militaires (Article 1).
Quantification des effets observés
Les données commerciales montrent une dissonance entre déclarations officielles et flux réels. Les statistiques chinoises pour 2024 indiquent zéro exportation directe vers les États‑Unis, tandis que les données américaines enregistrent encore 26 % des importations de germanium (environ 3 500 kg) et 8 % de celles de gallium (environ 900 kg) originaires de Chine, via des réexportations par des pays tiers.
Le U.S. Geological Survey (USGS) a modélisé des hausses de prix significatives en cas d’interdiction persistante : une hausse potentielle de ~150 % pour le gallium et ~26 % pour le germanium, avec une estimation d’impact macroéconomique de l’ordre de plusieurs milliards sur la production nationale (chiffre rapporté : 3,4 milliards de dollars de réduction de production aux États‑Unis, source USGS).
Gallium and germanium at the heart of the US–China technological rivalry.
Implications pour la chaîne d’approvisionnement
Le contrôle de la Chine sur la capacité de raffinage et de transformation amplifie l’effet stratégique de ces mesures. Secteurs exposés : semi‑conducteurs (dispositifs haute fréquence et puissance), photovoltaïque à haut rendement, électronique de défense, capteurs infrarouges et fibres optiques. La restriction ciblée sur les États‑Unis marque une évolution géopolitique : utilisation des métaux critiques comme levier politico‑commercial.
La pratique de réexportation via des hubs européens (Belgique citée comme exemple fréquent), ainsi que Singapour et les Pays‑Bas, réduit l’impact apparent des interdictions directes et complique la traçabilité de l’origine ultime. Ce mécanisme s’appuie sur la documentation commerciale indiquant une origine non chinoise après raffinage ou redistribution dans le pays tiers.
Key milestones in China’s export controls on gallium and germanium.
Risques de conformité, ESG et fragmentation
Les risques principaux sont réglementaires et de conformité : audits d’origine insuffisants, documentation d’importation trompeuse, et exposition indirecte des utilisateurs civils à des matériaux soumis à des contrôles d’exportation. Les implications ESG comprennent la transparence de la chaîne d’approvisionnement et la responsabilité des acteurs qui ne peuvent pas démontrer l’origine ultime des matières premières.
À moyen terme, ces mesures alimentent un risque de fragmentation technologique et de constitution de blocs d’approvisionnement distincts, avec des conséquences pour la standardisation industrielle et l’interopérabilité des chaînes logistiques internationales.
How gallium and germanium move through global high-tech supply chains.
Signaux à surveiller
Décisions ultérieures du MOFCOM autour du 27 novembre 2026 : reconduction, conversion en régime de contrôle, ou différenciation sélective par entité.
Évolution des flux via hubs européens (Belgique, Pays‑Bas) : volumes de réexportation et transparence documentaire.
Publications supplémentaires du USGS, CSIS ou autorités douanières sur stocks, capacités de raffinage hors Chine et projets de substitution.
Initiatives gouvernementales non chinoises visant la sécurisation de sources alternatives ou le développement de capacités locales de raffinage.
Contrôles de conformité menés par donneurs d’ordre dans la défense, l’aérospatiale et l’électronique critique.
Conclusion
Les interdictions chinoises sur le gallium et le germanium ont produit un impact mixte : visibilité politique forte et perturbations opérationnelles limitées à court terme grâce aux réexportations, mais un risque tangible de montée des coûts, d’augmentation des exigences de traçabilité et d’une fragmentation des chaînes d’approvisionnement si les mesures sont reconduites. Les acteurs concernés doivent suivre les décisions réglementaires du MOFCOM, la trajectoire des flux via pays tiers et les publications techniques du USGS et des think tanks sur les capacités de substitution.
Les contrôles chinois sur les terres rares et métaux critiques créent des chocs de prix et de production dans l’automobile, l’électronique et les énergies renouvelables, avec des effets de second tour potentiels sur la valeur réelle et financière de l’épargne des Français. Ce dossier cartographie les risques de concentration, les réponses européennes et les scénarios à surveiller jusqu’à l’échéance clé de novembre 2026.
Dossier spécial – Comment les décisions de Pékin sur les métaux critiques peuvent impacter l’épargne d’un Français moyen
Résumé Exécutif
La Chine assure environ 60 % de la production minière mondiale de terres rares et 90 % de leur raffinage, ce qui lui confère un levier sans équivalent sur les chaînes de valeur des aimants, batteries et composants électroniques utilisés par l’industrie européenne, y compris française [8]. Dans ce contexte de forte concentration, le prix du néodyme – clé pour les aimants de moteurs électriques – a plus que doublé en un an (+105,52 % au 27 février 2026) [11], tandis que certaines restrictions chinoises ont déjà provoqué une hausse de 200 % du prix de l’antimoine depuis septembre 2024 [4].
Les récents contrôles à portée extraterritoriale sur des terres rares lourdes et technologies de batteries décidés par Pékin, puis suspendus pour un an en novembre 2025, montrent la capacité de la Chine à perturber rapidement les flux mondiaux de métaux critiques [1][3]. En mai–juin 2025, la chute de 75 % des expéditions chinoises d’aimants de terres rares et un taux d’approbation de licences d’exportation autour de 25 % ont suffi à provoquer des arrêts d’usines automobiles en Europe [6][7][15]. Ces chocs se répercutent sur les bénéfices, la valorisation boursière et, in fine, sur les supports d’épargne des ménages (assurance-vie, OPCVM, PEA), particulièrement exposés aux grandes valeurs industrielles et financières européennes.
Trois axes d’action se dessinent pour les acteurs de marché exposés à l’épargne française : d’abord, cartographier d’ici la fin du T2 2026 l’exposition des portefeuilles aux segments intensifs en terres rares (automobile, électronique, énergies renouvelables) en intégrant les risques de rupture d’approvisionnement révélés en 2025 [6][7][15]. Ensuite, intégrer ces chocs d’offre et de prix dans les scénarios macro-financiers et de stress test avant les revues stratégiques 2026, en particulier autour de l’échéance de novembre 2026 où la suspension des nouveaux contrôles chinois pourrait prendre fin [1][3]. Enfin, suivre la montée en puissance des projets européens, dont le complexe de séparation de terres rares lourdes à Lacq, en France, qui vise 600 t/an et 15 % du marché mondial d’ici fin 2026, afin d’ajuster les hypothèses de dépendance à la Chine et les allocations sectorielles à moyen terme [18].
Profil de risque global : Risque élevé mais concentré sectoriellement, avec un impact potentiel important sur les valorisations industrielles et la valeur réelle de l’épargne à horizon T3 2025–T4 2026, période où se combinent l’incertitude sur la prolongation des contrôles chinois et le délai de mise en service des nouveaux projets hors Chine [1][3][8][18].
Le Problème
Le cœur du problème réside dans une double dépendance : matérielle, vis-à-vis de la Chine pour l’approvisionnement en métaux critiques, et financière, via l’exposition des portefeuilles d’épargne français à des secteurs intensifs en ces matériaux.
Sur le plan matériel, la Chine fournit environ 60 % de la production minière mondiale de terres rares et assure 90 % de la capacité de raffinage [8]. Elle représente aussi près de 80 % de la production de tungstène et 70 % de l’approvisionnement minier mondial [10]. L’Eurosystème est particulièrement exposé : selon la Banque centrale européenne, la zone euro dépend à la fois d’importations directes de la Chine et de flux indirects via des pays tiers, la Chine produisant environ 95 % des terres rares mondiales [6]. Plus de 80 % des grandes entreprises européennes ne sont éloignées que de trois intermédiaires au maximum d’un producteur chinois de terres rares dans leurs chaînes d’approvisionnement [6].
Cette concentration se traduit par une forte sensibilité des prix aux décisions de Pékin. Après l’instauration de restrictions ciblant l’antimoine fin 2024, les exportations chinoises de ce métal ont chuté de 97 % et son prix a bondi de 200 % [4]. Le néodyme, essentiel pour les moteurs de véhicules électriques et les turbines éoliennes, a atteint 1 155 000 CNY/t au 27 février 2026, soit +105,52 % sur un an [11]. L’Agence internationale de l’énergie, citée par le Parlement européen, note que certains prix des terres rares dans l’UE ont atteint jusqu’à six fois leur niveau antérieur lors des épisodes de restrictions [8].
Les contrôles d’exportation chinois sont désormais explicitement extraterritoriaux : l’« Annonce n°61 » de octobre 2025 prévoit des licences non seulement pour l’exportation de certains éléments de terres rares lourdes (holmium, erbium, thulium, europium, ytterbium), mais aussi pour des produits étrangers contenant au moins 0,1 % de terres rares d’origine chinoise ou fabriqués à l’aide de technologies chinoises de séparation, de magnétisation ou de recyclage [1][10]. Ces règles incluent une « règle des 50 % », selon laquelle les demandes liées à des entités figurant sur des listes de contrôle – ou leurs filiales détenues à plus de 50 % – sont présumées rejetées [1].
Pour l’épargne d’un Français moyen, ces dynamiques se traduisent par plusieurs canaux de risque :
Canal actions et fonds : les bénéfices et la valorisation des constructeurs automobiles européens, des équipementiers électriques et des industriels des énergies renouvelables sont directement exposés aux ruptures d’approvisionnement et aux hausses de coûts, ce qui peut affecter la performance des fonds actions et diversifiés largement détenus par les ménages.
Canal obligataire et crédit : une pression sur les marges ou des arrêts de production répétés augmentent le risque de dégradation de notation ou d’écartement des spreads pour des émetteurs industriels clés.
Canal prix à la consommation : des hausses de coûts sur les véhicules, l’électronique grand public ou certains biens durables peuvent rogner le pouvoir d’achat et donc la capacité d’épargne réelle, même si ces effets dépendent du degré de passage des coûts aux consommateurs.
La difficulté pour les gestionnaires d’épargne français tient à l’ampleur de l’incertitude : la suspension pour un an des nouvelles mesures extraterritoriales chinoises, annoncée le 7 novembre 2025 après une rencontre Trump–Xi, réduit le risque de rupture immédiate mais ne corrige pas le déséquilibre structurel de l’offre [3][8]. La visibilité au-delà de novembre 2026 reste limitée, alors que la montée en puissance des projets alternatifs en Europe, en Amérique du Nord ou en Corée du Sud ne produira ses effets qu’à partir de 2026–2027 [8][10][18].
État Actuel
La séquence actuelle de risque autour des métaux critiques débute en 2023 avec un durcissement progressif, puis accéléré, des contrôles chinois.
Juillet 2023 – janvier 2025 : verrouillage progressif du gallium et du germanium En juillet 2023, la Chine instaure des exigences de licences pour les exportations de gallium et de germanium, deux métaux indispensables aux semi-conducteurs et à certaines applications optiques [5]. Le 3 décembre 2024, Pékin franchit un seuil en interdisant purement et simplement les exportations de gallium, germanium et antimoine vers les États-Unis, première fois où des restrictions visent un pays spécifique plutôt que tous les importateurs [4]. Selon des analystes du CSIS, cette règle « interdit formellement la réexportation ou le transbordement du gallium et des autres matériaux couverts vers les États-Unis via des pays ou territoires tiers, fermant ainsi une importante faille de contrôle » [5].
Le 2 janvier 2025, la Chine modifie encore son catalogue de contrôle des exportations pour y inclure les technologies d’extraction et de séparation du gallium, provoquant l’arrêt des exportations de résines utilisées dans ces procédés [5]. Malgré des données douanières officielles chinoises faisant état de zéro exportation de gallium et de germanium vers les États-Unis en 2024, les statistiques commerciales américaines indiquent que 26 % des importations de germanium et 8 % des importations de gallium proviennent toujours de Chine, probablement via des opérations de réexportation notamment à partir de la Belgique [13].
Avril–juin 2025 : choc sur les aimants de terres rares et l’automobile européenne Le 4 avril 2025, le ministère chinois du Commerce annonce une première vague de restrictions d’exportation sur sept terres rares lourdes, assortie de nouvelles obligations de licences pour les aimants permanents et certains composés [2]. En mai 2025, les expéditions chinoises d’aimants de terres rares chutent de 75 % par rapport à l’année précédente, forçant des constructeurs comme Ford à suspendre temporairement la production sur certains sites [6].
Les données de Wood Mackenzie montrent que, rien qu’en avril 2025, les exportations chinoises d’aimants de terres rares reculent de 58 % vers les États-Unis, 78 % vers l’Inde et 47 % vers l’Allemagne par rapport à mars 2025 [15]. Sur l’ensemble de 2025, les exportations vers les États-Unis sont inférieures de 20 % à leur niveau de 2024 [17]. Le taux effectif d’approbation des licences d’exportation tourne autour de 25 % en avril 2025 [15][7]. En juin 2025, plusieurs usines de composants automobiles en Allemagne et en Autriche ferment temporairement, illustrant la rapidité avec laquelle un choc sur les aimants de terres rares peut se traduire par des arrêts de chaînes en Europe [7].
Les analystes de Wood Mackenzie résument la situation en indiquant qu’« une part substantielle de la production automobile mondiale pourrait être affectée par le durcissement des contrôles d’exportation de la Chine », soulignant que la crise « met en évidence le caractère crucial de chaînes d’approvisionnement en terres rares plus résilientes et diversifiées » [15]. Un autre analyste note que « la chute brutale des exportations a mis à nu la vulnérabilité de l’industrie automobile aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement », rappelant que la Chine contrôle « plus de 90 % de la capacité mondiale de traitement des aimants de terres rares » [15].
Octobre–novembre 2025 : extension extraterritoriale, puis suspension temporaire Le 9 octobre 2025, la Chine publie l’« Annonce n°61 » qui étend le champ des contrôles d’exportation à cinq terres rares (holmium, erbium, thulium, europium, ytterbium) et, de façon plus significative, à une large gamme de produits étrangers contenant au moins 0,1 % de terres rares d’origine chinoise ou fabriqués à l’aide de technologies chinoises de raffinage, de magnétisation ou de recyclage [1][10]. Ces dispositions doivent entrer en vigueur le 8 novembre 2025 pour les matières et le 1er décembre 2025 pour les produits finis [1].
Le même texte prévoit une procédure de licence avec un délai théorique de 45 jours, mais, en pratique, des durées de traitement de deux à trois mois sont rapportées [1][15]. La règle des 50 % instaure une présomption de refus pour les entités liées à la défense ou figurant sur des listes de contrôle, ainsi que pour leurs filiales détenues majoritairement [1]. Pour la VDA, l’association de l’industrie automobile allemande, ces restrictions extraterritoriales permettent à la Chine « d’élargir encore son contrôle sur les chaînes de valeur – en particulier dans le domaine des aimants permanents – de l’approvisionnement en matières premières et des technologies de traitement au transfert de savoir-faire » [16].
Cependant, le 7 novembre 2025, à la suite d’une rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping en Corée du Sud, Pékin annonce la suspension pour un an de la mise en œuvre des mesures de l’Annonce n°61 [3]. Cette suspension réduit le risque immédiat de paralysie extraterritoriale mais reste une décision unilatérale, potentiellement réversible, sans texte d’accord public détaillant les engagements réciproques [3].
Évolutions de prix et signaux contradictoires Sur le front des prix, la tension est manifeste sur plusieurs métaux ciblés : l’antimoine a vu son prix augmenter de 200 % depuis les restrictions de septembre 2024 [4], tandis que le néodyme a progressé de plus de 105 % en glissement annuel au 27 février 2026, atteignant 1 155 000 CNY/t [11]. Des analyses estiment qu’un embargo total sur le gallium pourrait entraîner une hausse de prix de 150 %, contre environ 26 % pour le germanium [13].
Paradoxalement, les prix moyens des batteries lithium-ion pour véhicules ont reculé à 108 USD/kWh en décembre 2025 (-8 % par rapport à 2024), avec des niveaux encore plus bas en Chine (84 USD/kWh, -13 % en termes réels) et environ 70 USD/kWh pour les systèmes stationnaires (-45 %) [14]. BloombergNEF attribue cette baisse à une concurrence intense entre fabricants, notant que cette situation crée « une occasion de réduire les coûts des véhicules électriques et d’accélérer le déploiement du stockage sur réseau » malgré des prix de métaux plus élevés [14]. Ce découplage partiel suggère que, dans certaines filières, les gains technologiques et la pression concurrentielle compensent au moins temporairement la hausse des intrants, limitant l’impact direct sur les prix à la consommation.
Illustration: How decisions in Beijing ripple through supply chains to the savings of an average French household.
Réponses politiques et projets de diversification Face à ces risques, l’Union européenne a adopté le Critical Raw Materials Act (CRMA), qui renforce la surveillance des risques, soutient les projets stratégiques et vise à diversifier les importations et accélérer le progrès technologique [8]. En octobre 2025, la Commission lance l’initiative RESourceEU, combinant achats et stockage conjoints de terres rares, soutien aux projets domestiques et nouveaux partenariats internationaux [8]. Un Centre européen des minéraux critiques est annoncé en novembre 2025 pour coordonner financement et constitution de stocks stratégiques [8].
La France est au premier plan de ces efforts avec le projet Caremag/Carester à Lacq, une installation de séparation de terres rares lourdes d’un montant de 245 millions USD visant 600 tonnes par an d’ici fin 2026, soit environ 15 % du marché mondial des terres rares lourdes [18]. Le projet est soutenu par le japonais JOGMEC, Iwatani et bénéficie de contrats d’approvisionnement à long terme, notamment avec Stellantis [18]. Le président de Less Common Metals souligne que « la France offre un environnement industrielement avancé et stable, avec un engagement fort en faveur de la souveraineté européenne des chaînes d’approvisionnement » [18].
En parallèle, des investissements américains de l’ordre de 1,4 milliard de dollars dans l’extraction, la séparation et le raffinage des terres rares, dont l’extension de Mountain Pass et un contrat d’enlèvement de 10 ans entre le DoD et l’usine 10X, visent à réduire la dépendance aux intrants chinois [5]. Pour le tungstène, la mine Sangdong en Corée du Sud (Almonty) a démarré l’extraction de minerai en septembre 2024, avec 50 millions de tonnes de ressources et environ 45 % de la production future déjà engagée vers les États-Unis ; une usine de traitement est en construction [10].
Enfin, la République démocratique du Congo a prolongé jusqu’au 31 mars 2026 les quotas d’exportation de cobalt initialement prévus pour le quatrième trimestre 2025, ce qui devrait maintenir une tension d’approvisionnement au premier trimestre 2026 avant un restockage progressif au printemps [19]. Ce facteur ajoute un risque supplémentaire pour une filière batterie déjà exposée aux décisions chinoises sur d’autres intrants.
Données Clés & Tendances
Cette section met en perspective les principaux indicateurs quantitatifs qui structurent le risque pour l’industrie européenne et, indirectement, pour l’épargne des ménages français.
1. Concentration de l’offre : un quasi-monopsone chinois
La Chine domine à la fois la production minière et le raffinage des terres rares, ce qui amplifie le pouvoir de ses décisions de contrôle d’exportation sur les prix mondiaux et la disponibilité des matériaux [8].
Cette concentration signifie que toute perturbation (licences restrictives, suspensions ciblées, élargissement de la portée extraterritoriale) se transmet rapidement à l’ensemble des chaînes de valeur mondiales. Pour les acteurs financiers français, cela se traduit par un risque de choc systémique sectoriel : même lorsque la production minière hors Chine augmente, le goulot d’étranglement du raffinage demeure une source majeure de volatilité des marges pour les industriels européens exposés [8].
La proximité généralisée avec des fournisseurs chinois dans les chaînes de valeur – plus de 80 % des grandes entreprises européennes ne sont qu’à trois intermédiaires au plus d’un producteur chinois de terres rares [6] – implique que même des portefeuilles sans exposition apparente à la Chine restent vulnérables aux décisions de Pékin.
2. Réponse des prix aux restrictions : un choc asymétrique
Les données disponibles montrent une réaction de prix très hétérogène selon les métaux, mais avec un point commun : les annonces chinoises agissent comme catalyseur de fortes hausses, réelles ou anticipées.
Ces ordres de grandeur suggèrent que les scénarios d’embargo total ou de durcissement extrême des licences sont assimilés à des chocs de prix de plusieurs centaines de pour cent sur certains métaux [4][11][13]. Pour l’épargne française, l’effet direct se joue sur les marges des sociétés intensives en ces intrants, dont les valeurs sont largement présentes dans les indices européens. Au-delà d’un certain seuil, la capacité des entreprises à absorber ces hausses sans les répercuter sur les prix finaux s’amenuise, augmentant le risque d’inflation sectorielle et de révisions à la baisse des bénéfices.
3. Choc d’exportations sur les aimants de terres rares
Les aimants permanents à base de néodyme et d’autres terres rares sont centraux pour les moteurs électriques, les éoliennes et de nombreuses applications industrielles. Leur flux d’exportation depuis la Chine est un indicateur avancé des tensions d’approvisionnement.
Une baisse d’une telle ampleur en un mois, associée à un taux d’approbation de licences d’environ 25 %, a suffi à interrompre des lignes de production automobiles dans plusieurs pays [7][15]. Pour les gestionnaires d’actifs, ces chiffres démontrent la rapidité avec laquelle un choc réglementaire peut se transformer en choc industriel, puis financier. La dépendance de l’industrie européenne aux aimants REE implique que de nouveaux épisodes de ce type pourraient se traduire par une hausse de la volatilité sur les titres automobiles, industriels et, par ricochet, sur les portefeuilles grand public qui les détiennent.
4. Batteries : un contre-signal partiel grâce à la concurrence
Malgré la hausse de certains métaux critiques, les coûts de batteries lithium-ion ont continué de baisser en 2025, portés par la concurrence et des évolutions de chimies (notamment vers des solutions moins intensives en métaux onéreux) [14].
La baisse à 108 USD/kWh en moyenne mondiale (84 USD/kWh en Chine et 70 USD/kWh pour le stockage stationnaire) malgré la pression sur certains intrants montre que tous les segments ne réagissent pas de la même manière aux restrictions chinoises [14]. À court terme, cela limite la transmission directe des chocs de prix des terres rares vers le coût final des véhicules électriques, ce qui modère le risque d’inflation sur ce poste de dépense pour les ménages français. Toutefois, cette dynamique dépend du maintien d’une concurrence intense et de la disponibilité d’alternatives technologiques, qui restent elles-mêmes sensibles à l’accès à d’autres métaux critiques (cobalt, nickel, lithium).
Diagram of the rare earth and critical mineral supply chain from China to European industry and ultimately French households.
5. Projets de diversification : gains structurels mais lents
Plusieurs projets majeurs hors Chine visent à réduire la vulnérabilité structurelle de l’Europe, mais leur contribution est progressive et ne supprimera pas le risque de choc dans les prochaines années.
Pour l’épargne française, ces projets représentent un amortisseur structurel à moyen terme : à mesure qu’ils entreront en production, la prime de risque géopolitique intégrée dans les valorisations des acteurs fortement dépendants de la Chine pourrait se réduire. Cependant, les calendriers (2026–2027) signifient que, pour les 18–24 mois à venir, la sensibilité aux décisions de Pékin reste élevée, en particulier autour de l’échéance de la suspension des nouvelles mesures extraterritoriales en novembre 2026 [1][3][8][18].
Risques & Scénarios
À partir des éléments factuels précédents, nous distinguons trois scénarios principaux à horizon 2026, avec des probabilités indicatives et des implications différenciées pour l’épargne détenue par les ménages français via les marchés financiers.
Dans ce scénario, la suspension d’un an de l’Annonce n°61 est prolongée de facto ou réappliquée de manière ciblée, avec des licences délivrées de façon prudente mais non bloquante pour les usages civils dans les pays de l’OCDE [1][3]. Les flux d’aimants et de terres rares demeurent volatils, mais sans nouvelle chute brutale comparable à celle de mai 2025 (-75 % des expéditions) [6]. Les prix des métaux critiques restent élevés mais se stabilisent au-dessus des niveaux pré-crise (par exemple, un néodyme durablement supérieur à son niveau de 2024 mais sans nouvelle explosion comparable à +105 % YoY) [11].
Les projets européens et alliés (Lacq, Mountain Pass, Sangdong, autres projets CRMA) progressent conformément aux calendriers actuels, permettant de commencer à réduire, à partir de fin 2026, la part de la Chine dans certaines chaînes de valeur [8][10][18]. Pour les portefeuilles d’épargne français, ce scénario implique :
une prime de risque géopolitique persistante sur les valeurs industrielles intensives en métaux critiques, mais sans remise en cause systémique de leurs modèles économiques ;
une volatilité accrue autour des nouvelles annonces réglementaires chinoises ou européennes, nécessitant un suivi renforcé plutôt qu’un désengagement massif ;
un impact inflationniste modéré et ciblé, absorbable par les politiques monétaires et budgétaires existantes.
Scénario 2 – Escalade : retour aux contrôles durs et chocs sectoriels (≈25 %)
Ce scénario suppose une dégradation des relations sino-occidentales (nouveaux tarifs, différends technologiques, tensions régionales) entraînant la réactivation pleine et entière, voire l’élargissement, des mesures de type Annonce n°61 après novembre 2026, y compris leur volet extraterritorial [1][3][10]. Les taux d’approbation de licences retombent autour de 25 % ou moins, comme observé en avril 2025 [7][15]. De nouvelles chutes d’exportations d’aimants et de composés REE vers l’Europe surviennent, équivalentes ou supérieures aux baisses observées vers les États-Unis, l’Inde et l’Allemagne en avril 2025 [15].
Les prix de métaux comme le néodyme, l’antimoine ou, en cas d’embargo total, le gallium et le germanium, connaissent de nouveaux pics, potentiellement comparables aux hausses de 150–200 % envisagées ou déjà observées [4][11][13]. Les capacités alternatives hors Chine ne sont pas encore suffisantes pour compenser ces ruptures, du fait des délais incompressibles de montée en charge des projets européens et américains [5][8][18].
Pour l’épargne française, ce scénario pourrait se traduire par :
des corrections significatives sur les actions de constructeurs automobiles, d’équipementiers, de producteurs d’équipements renouvelables et d’une partie de l’électronique, avec des écarts de performance marqués par rapport aux indices globaux ;
une hausse des spreads de crédit pour des émetteurs industriels vulnérables, affectant la valeur de certains fonds obligataires et supports en assurance-vie ;
une remontée de l’inflation sectorielle (véhicules, équipements domestiques), pesant sur le pouvoir d’achat réel et réduisant la part du revenu disponible allouable à l’épargne.
Scénario 3 – Détente structurée : diversification accélérée et encadrement des contrôles (≈15 %)
Dans ce scénario, les tensions commerciales sont contenues et un cadre plus prévisible se met en place autour des flux de métaux critiques, avec des canaux de dialogue renforcés (par exemple via des forums plurilatéraux) et une clarification des règles d’application extraterritoriale. La Chine maintient des contrôles, mais avec des régimes de licences stables pour les usages civils non sensibles, et l’Europe parvient à sécuriser des accords d’approvisionnement à long terme diversifiés (Afrique, Amérique latine, Asie alliée) [5][8][10].
Les projets européens (Lacq, autres projets CRMA) atteignent leurs objectifs de capacité dans les calendriers annoncés, et les investissements nord-américains et asiatiques (Mountain Pass, Sangdong, etc.) contribuent à réduire la part de la Chine dans le raffinage et la production d’aimants [5][8][10][18]. Les prix des métaux critiques se normalisent progressivement, même s’ils demeurent supérieurs aux niveaux pré-crise.
Pour l’épargne des ménages français, ce scénario ouvrirait des opportunités :
réduction de la prime de risque sur les industriels européens, avec un potentiel de revalorisation pour les acteurs ayant investi dans la diversification de leurs chaînes d’approvisionnement ;
développement de nouvelles thématiques d’investissement liées aux métaux critiques, au recyclage et aux technologies de substitution, potentiellement portées par des émetteurs européens ;
risque inflationniste mieux contenu, améliorant la visibilité sur le rendement réel des produits d’épargne de long terme.
Ces scénarios ne sont pas exclusifs : la trajectoire réelle pourrait combiner des éléments de chacun, selon l’évolution des relations géopolitiques et la vitesse de mise en œuvre des projets de diversification. Pour la gestion de l’épargne, l’enjeu clé est de calibrer l’exposition aux secteurs sensibles et d’intégrer des hypothèses explicites sur ces scénarios dans les analyses de risque.
Intelligence Actionnable
Les points suivants sont formulés comme des axes de travail concrets pour les institutions financières, sociétés de gestion et acteurs de la place française qui structurent et distribuent des produits d’épargne aux ménages. Ils visent à traduire le risque « Pékin–métaux critiques » en pratiques de suivi et d’allocation.
1. À faire maintenant (horizon 1–4 semaines)
Cartographie fine de l’exposition indirecte aux métaux critiques Établir, au niveau des portefeuilles (fonds actions, diversifiés, assurance-vie en unités de compte), une cartographie des expositions sectorielles et géographiques aux segments intensifs en terres rares et métaux critiques (constructeurs automobiles, équipementiers, fabricants d’éoliennes, semi-conducteurs, équipements électriques). Intégrer les données de dépendance européenne aux terres rares chinoises mises en évidence par la BCE (95 % de la production mondiale, chaînes de valeur très imbriquées) [6][8].
Mettre en place une veille structurée sur les décisions chinoises et les flux commerciaux Formaliser un dispositif de veille hebdomadaire intégrant les annonces du MOFCOM, l’application ou non de l’Annonce n°61, les statistiques d’exportation chinoises d’aimants REE (notamment vers l’UE, les États-Unis, l’Inde, l’Allemagne) et les indicateurs de tension (taux de licences approuvées, échos industriels d’arrêts de production) [1][2][3][6][15].
Intégrer un stress « choc REE » dans les analyses de risque Ajouter, dans les stress tests internes, un scénario de type « escalade » reflétant une nouvelle chute ponctuelle de 50–75 % des exportations d’aimants de terres rares vers l’Europe et une hausse de 100–200 % des prix de certains métaux critiques, sur la base des épisodes récents et des estimations de sensibilité [4][6][11][13][15]. Mesurer l’impact sur les valorisations et les ratios de solvabilité des portefeuilles concernés.
2. À structurer au T2–T3 2026 (moyen terme)
Revue stratégique des expositions sectorielles dans les produits grand public Procéder à une revue des allocations sectorielles dans les produits d’épargne grand public (assurance-vie, PEA, plans d’épargne retraite), en identifiant les fonds ou poches les plus exposés aux secteurs vulnérables (auto, équipements industriels, technologies renouvelables). Apprécier s’il est pertinent de lisser ces expositions, de les diversifier géographiquement ou d’introduire des thématiques de « bénéficiaires nets » de la diversification (recyclage, projets CRMA européens, producteurs alternatifs) [8][10][18].
Dialogue renforcé avec les émetteurs et gérants sur la résilience des chaînes d’approvisionnement Inclure dans les dialogues ESG et les due diligences un volet systématique sur la dépendance aux métaux critiques, les plans de diversification d’approvisionnement, les stratégies de substitution et de recyclage. Les déclarations d’acteurs industriels sur leur capacité à s’adapter aux contrôles extraterritoriaux chinois (par exemple en évitant des procédés ou technologies soumis aux licences) deviennent un intrant clé de l’analyse de risque [1][10][16].
Alignement avec les initiatives européennes (CRMA, RESourceEU, Centre des minéraux critiques) Suivre la labellisation des projets stratégiques dans le cadre du CRMA et de RESourceEU et analyser leur implication potentielle pour les expositions sectorielles en portefeuille [8]. Les projets soutenus, comme l’usine de Lacq, peuvent constituer des points d’ancrage pour de futures chaînes de valeur européennes moins dépendantes de la Chine [18].
3. À préparer pour 2026 et au-delà (long terme)
Intégrer la dimension « métaux critiques » dans la planification stratégique de l’offre de produits Envisager le développement, à terme, de produits thématiques ou de poches dédiées axés sur la transition vers des chaînes d’approvisionnement en métaux critiques plus diversifiées (projets européens, nord-américains, asiatiques alliés, recyclage). Ces produits devront être conçus avec prudence pour éviter une exposition trop concentrée à la volatilité des cours de matières premières, mais peuvent constituer un axe de différenciation pour les épargnants sensibles aux enjeux de souveraineté industrielle.
Calibrer la tolérance au risque géopolitique dans les politiques d’investissement Mettre à jour les cadres de gestion des risques pour intégrer explicitement les risques extraterritoriaux liés aux contrôles d’exportation chinois (par exemple, seuil de 0,1 % de contenus en terres rares d’origine chinoise dans des produits finis) [1][10]. Cela suppose de renforcer la transparence sur les chaînes de valeur des émetteurs et de conditionner certaines allocations à la capacité démontrée de ces derniers à maîtriser leurs dépendances.
Suivre les interactions entre politiques climatiques, énergétiques et de métaux critiques Les objectifs de décarbonation (véhicules électriques, renouvelables, stockage) augmentent la demande de métaux critiques, alors même que l’offre est géopolitiquement concentrée [8][14]. Intégrer ces tensions structurelles dans les scénarios de long terme utilisés pour la gestion actif-passif des assureurs et pour la conception des produits d’épargne retraite est essentiel pour apprécier la soutenabilité des rendements réels promis aux ménages.
Signaux à Surveiller
Les indicateurs ci-dessous peuvent être intégrés dans une revue hebdomadaire afin de détecter précocement les évolutions susceptibles d’affecter l’épargne des Français via les marchés financiers et les prix à la consommation.
Prix du néodyme et des principaux métaux critiques Suivre les indices de prix du néodyme (CNY/t et USD/kg) et de l’antimoine. Une poursuite de la hausse bien au-delà du double des niveaux de 2024, après le +105 % YoY déjà observé pour le néodyme et le +200 % pour l’antimoine, signalerait un risque élevé de stress sur les marges industrielles [4][11][12].
Décisions du MOFCOM et statut de l’Annonce n°61 Surveiller toute communication officielle sur la fin ou la prolongation de la suspension d’un an des mesures du 9 octobre 2025, ainsi que d’éventuelles extensions à d’autres métaux ou technologies (batteries, matériaux superdurs) [1][3]. L’activation pleine des clauses extraterritoriales constituerait un signal d’escalade.
Taux d’approbation des licences d’exportation et flux d’aimants REE Observer, via les analyses de marché, si les taux de licences restent proches des 25 % observés au printemps 2025 ou se normalisent [7][15]. Des chutes soudaines d’exportations comparables aux baisses de 58–78 % d’avril 2025 vers certains pays seraient un indicateur avancé de risques de nouveaux arrêts industriels [15].
Progrès des projets de diversification (Lacq, Mountain Pass, Sangdong, projets CRMA) Suivre les jalons clés (financement, construction, mise en service) des projets structurants identifiés par l’UE et ses partenaires [5][8][10][18]. Tout retard significatif prolongerait la période de forte dépendance à la Chine.
Décisions sur les quotas de cobalt en RDC Surveiller les annonces des autorités congolaises sur les quotas d’exportation de cobalt au-delà du 31 mars 2026 [19]. Une prolongation ou un durcissement des quotas ajouterait une contrainte supplémentaire sur les chaînes de valeur des batteries, déjà exposées aux décisions chinoises sur d’autres intrants.