Dossier spécial – Comment les décisions de Pékin sur les métaux critiques peuvent impacter l’épargne d’un Français moyen
Résumé Exécutif
La Chine assure environ 60 % de la production minière mondiale de terres rares et 90 % de leur raffinage, ce qui lui confère un levier sans équivalent sur les chaînes de valeur des aimants, batteries et composants électroniques utilisés par l’industrie européenne, y compris française [8]. Dans ce contexte de forte concentration, le prix du néodyme – clé pour les aimants de moteurs électriques – a plus que doublé en un an (+105,52 % au 27 février 2026) [11], tandis que certaines restrictions chinoises ont déjà provoqué une hausse de 200 % du prix de l’antimoine depuis septembre 2024 [4].
Les récents contrôles à portée extraterritoriale sur des terres rares lourdes et technologies de batteries décidés par Pékin, puis suspendus pour un an en novembre 2025, montrent la capacité de la Chine à perturber rapidement les flux mondiaux de métaux critiques [1][3]. En mai–juin 2025, la chute de 75 % des expéditions chinoises d’aimants de terres rares et un taux d’approbation de licences d’exportation autour de 25 % ont suffi à provoquer des arrêts d’usines automobiles en Europe [6][7][15]. Ces chocs se répercutent sur les bénéfices, la valorisation boursière et, in fine, sur les supports d’épargne des ménages (assurance-vie, OPCVM, PEA), particulièrement exposés aux grandes valeurs industrielles et financières européennes.
Trois axes d’action se dessinent pour les acteurs de marché exposés à l’épargne française : d’abord, cartographier d’ici la fin du T2 2026 l’exposition des portefeuilles aux segments intensifs en terres rares (automobile, électronique, énergies renouvelables) en intégrant les risques de rupture d’approvisionnement révélés en 2025 [6][7][15]. Ensuite, intégrer ces chocs d’offre et de prix dans les scénarios macro-financiers et de stress test avant les revues stratégiques 2026, en particulier autour de l’échéance de novembre 2026 où la suspension des nouveaux contrôles chinois pourrait prendre fin [1][3]. Enfin, suivre la montée en puissance des projets européens, dont le complexe de séparation de terres rares lourdes à Lacq, en France, qui vise 600 t/an et 15 % du marché mondial d’ici fin 2026, afin d’ajuster les hypothèses de dépendance à la Chine et les allocations sectorielles à moyen terme [18].
Profil de risque global : Risque élevé mais concentré sectoriellement, avec un impact potentiel important sur les valorisations industrielles et la valeur réelle de l’épargne à horizon T3 2025–T4 2026, période où se combinent l’incertitude sur la prolongation des contrôles chinois et le délai de mise en service des nouveaux projets hors Chine [1][3][8][18].
Le Problème
Le cœur du problème réside dans une double dépendance : matérielle, vis-à-vis de la Chine pour l’approvisionnement en métaux critiques, et financière, via l’exposition des portefeuilles d’épargne français à des secteurs intensifs en ces matériaux.
Sur le plan matériel, la Chine fournit environ 60 % de la production minière mondiale de terres rares et assure 90 % de la capacité de raffinage [8]. Elle représente aussi près de 80 % de la production de tungstène et 70 % de l’approvisionnement minier mondial [10]. L’Eurosystème est particulièrement exposé : selon la Banque centrale européenne, la zone euro dépend à la fois d’importations directes de la Chine et de flux indirects via des pays tiers, la Chine produisant environ 95 % des terres rares mondiales [6]. Plus de 80 % des grandes entreprises européennes ne sont éloignées que de trois intermédiaires au maximum d’un producteur chinois de terres rares dans leurs chaînes d’approvisionnement [6].
Cette concentration se traduit par une forte sensibilité des prix aux décisions de Pékin. Après l’instauration de restrictions ciblant l’antimoine fin 2024, les exportations chinoises de ce métal ont chuté de 97 % et son prix a bondi de 200 % [4]. Le néodyme, essentiel pour les moteurs de véhicules électriques et les turbines éoliennes, a atteint 1 155 000 CNY/t au 27 février 2026, soit +105,52 % sur un an [11]. L’Agence internationale de l’énergie, citée par le Parlement européen, note que certains prix des terres rares dans l’UE ont atteint jusqu’à six fois leur niveau antérieur lors des épisodes de restrictions [8].
Les contrôles d’exportation chinois sont désormais explicitement extraterritoriaux : l’« Annonce n°61 » de octobre 2025 prévoit des licences non seulement pour l’exportation de certains éléments de terres rares lourdes (holmium, erbium, thulium, europium, ytterbium), mais aussi pour des produits étrangers contenant au moins 0,1 % de terres rares d’origine chinoise ou fabriqués à l’aide de technologies chinoises de séparation, de magnétisation ou de recyclage [1][10]. Ces règles incluent une « règle des 50 % », selon laquelle les demandes liées à des entités figurant sur des listes de contrôle – ou leurs filiales détenues à plus de 50 % – sont présumées rejetées [1].
Pour l’épargne d’un Français moyen, ces dynamiques se traduisent par plusieurs canaux de risque :
- Canal actions et fonds : les bénéfices et la valorisation des constructeurs automobiles européens, des équipementiers électriques et des industriels des énergies renouvelables sont directement exposés aux ruptures d’approvisionnement et aux hausses de coûts, ce qui peut affecter la performance des fonds actions et diversifiés largement détenus par les ménages.
- Canal obligataire et crédit : une pression sur les marges ou des arrêts de production répétés augmentent le risque de dégradation de notation ou d’écartement des spreads pour des émetteurs industriels clés.
- Canal prix à la consommation : des hausses de coûts sur les véhicules, l’électronique grand public ou certains biens durables peuvent rogner le pouvoir d’achat et donc la capacité d’épargne réelle, même si ces effets dépendent du degré de passage des coûts aux consommateurs.
La difficulté pour les gestionnaires d’épargne français tient à l’ampleur de l’incertitude : la suspension pour un an des nouvelles mesures extraterritoriales chinoises, annoncée le 7 novembre 2025 après une rencontre Trump–Xi, réduit le risque de rupture immédiate mais ne corrige pas le déséquilibre structurel de l’offre [3][8]. La visibilité au-delà de novembre 2026 reste limitée, alors que la montée en puissance des projets alternatifs en Europe, en Amérique du Nord ou en Corée du Sud ne produira ses effets qu’à partir de 2026–2027 [8][10][18].
État Actuel
La séquence actuelle de risque autour des métaux critiques débute en 2023 avec un durcissement progressif, puis accéléré, des contrôles chinois.
Juillet 2023 – janvier 2025 : verrouillage progressif du gallium et du germanium
En juillet 2023, la Chine instaure des exigences de licences pour les exportations de gallium et de germanium, deux métaux indispensables aux semi-conducteurs et à certaines applications optiques [5]. Le 3 décembre 2024, Pékin franchit un seuil en interdisant purement et simplement les exportations de gallium, germanium et antimoine vers les États-Unis, première fois où des restrictions visent un pays spécifique plutôt que tous les importateurs [4]. Selon des analystes du CSIS, cette règle « interdit formellement la réexportation ou le transbordement du gallium et des autres matériaux couverts vers les États-Unis via des pays ou territoires tiers, fermant ainsi une importante faille de contrôle » [5].
Le 2 janvier 2025, la Chine modifie encore son catalogue de contrôle des exportations pour y inclure les technologies d’extraction et de séparation du gallium, provoquant l’arrêt des exportations de résines utilisées dans ces procédés [5]. Malgré des données douanières officielles chinoises faisant état de zéro exportation de gallium et de germanium vers les États-Unis en 2024, les statistiques commerciales américaines indiquent que 26 % des importations de germanium et 8 % des importations de gallium proviennent toujours de Chine, probablement via des opérations de réexportation notamment à partir de la Belgique [13].
Avril–juin 2025 : choc sur les aimants de terres rares et l’automobile européenne
Le 4 avril 2025, le ministère chinois du Commerce annonce une première vague de restrictions d’exportation sur sept terres rares lourdes, assortie de nouvelles obligations de licences pour les aimants permanents et certains composés [2]. En mai 2025, les expéditions chinoises d’aimants de terres rares chutent de 75 % par rapport à l’année précédente, forçant des constructeurs comme Ford à suspendre temporairement la production sur certains sites [6].
Les données de Wood Mackenzie montrent que, rien qu’en avril 2025, les exportations chinoises d’aimants de terres rares reculent de 58 % vers les États-Unis, 78 % vers l’Inde et 47 % vers l’Allemagne par rapport à mars 2025 [15]. Sur l’ensemble de 2025, les exportations vers les États-Unis sont inférieures de 20 % à leur niveau de 2024 [17]. Le taux effectif d’approbation des licences d’exportation tourne autour de 25 % en avril 2025 [15][7]. En juin 2025, plusieurs usines de composants automobiles en Allemagne et en Autriche ferment temporairement, illustrant la rapidité avec laquelle un choc sur les aimants de terres rares peut se traduire par des arrêts de chaînes en Europe [7].
Les analystes de Wood Mackenzie résument la situation en indiquant qu’« une part substantielle de la production automobile mondiale pourrait être affectée par le durcissement des contrôles d’exportation de la Chine », soulignant que la crise « met en évidence le caractère crucial de chaînes d’approvisionnement en terres rares plus résilientes et diversifiées » [15]. Un autre analyste note que « la chute brutale des exportations a mis à nu la vulnérabilité de l’industrie automobile aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement », rappelant que la Chine contrôle « plus de 90 % de la capacité mondiale de traitement des aimants de terres rares » [15].
Octobre–novembre 2025 : extension extraterritoriale, puis suspension temporaire
Le 9 octobre 2025, la Chine publie l’« Annonce n°61 » qui étend le champ des contrôles d’exportation à cinq terres rares (holmium, erbium, thulium, europium, ytterbium) et, de façon plus significative, à une large gamme de produits étrangers contenant au moins 0,1 % de terres rares d’origine chinoise ou fabriqués à l’aide de technologies chinoises de raffinage, de magnétisation ou de recyclage [1][10]. Ces dispositions doivent entrer en vigueur le 8 novembre 2025 pour les matières et le 1er décembre 2025 pour les produits finis [1].
Le même texte prévoit une procédure de licence avec un délai théorique de 45 jours, mais, en pratique, des durées de traitement de deux à trois mois sont rapportées [1][15]. La règle des 50 % instaure une présomption de refus pour les entités liées à la défense ou figurant sur des listes de contrôle, ainsi que pour leurs filiales détenues majoritairement [1]. Pour la VDA, l’association de l’industrie automobile allemande, ces restrictions extraterritoriales permettent à la Chine « d’élargir encore son contrôle sur les chaînes de valeur – en particulier dans le domaine des aimants permanents – de l’approvisionnement en matières premières et des technologies de traitement au transfert de savoir-faire » [16].
Cependant, le 7 novembre 2025, à la suite d’une rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping en Corée du Sud, Pékin annonce la suspension pour un an de la mise en œuvre des mesures de l’Annonce n°61 [3]. Cette suspension réduit le risque immédiat de paralysie extraterritoriale mais reste une décision unilatérale, potentiellement réversible, sans texte d’accord public détaillant les engagements réciproques [3].
Évolutions de prix et signaux contradictoires
Sur le front des prix, la tension est manifeste sur plusieurs métaux ciblés : l’antimoine a vu son prix augmenter de 200 % depuis les restrictions de septembre 2024 [4], tandis que le néodyme a progressé de plus de 105 % en glissement annuel au 27 février 2026, atteignant 1 155 000 CNY/t [11]. Des analyses estiment qu’un embargo total sur le gallium pourrait entraîner une hausse de prix de 150 %, contre environ 26 % pour le germanium [13].
Paradoxalement, les prix moyens des batteries lithium-ion pour véhicules ont reculé à 108 USD/kWh en décembre 2025 (-8 % par rapport à 2024), avec des niveaux encore plus bas en Chine (84 USD/kWh, -13 % en termes réels) et environ 70 USD/kWh pour les systèmes stationnaires (-45 %) [14]. BloombergNEF attribue cette baisse à une concurrence intense entre fabricants, notant que cette situation crée « une occasion de réduire les coûts des véhicules électriques et d’accélérer le déploiement du stockage sur réseau » malgré des prix de métaux plus élevés [14]. Ce découplage partiel suggère que, dans certaines filières, les gains technologiques et la pression concurrentielle compensent au moins temporairement la hausse des intrants, limitant l’impact direct sur les prix à la consommation.

Réponses politiques et projets de diversification
Face à ces risques, l’Union européenne a adopté le Critical Raw Materials Act (CRMA), qui renforce la surveillance des risques, soutient les projets stratégiques et vise à diversifier les importations et accélérer le progrès technologique [8]. En octobre 2025, la Commission lance l’initiative RESourceEU, combinant achats et stockage conjoints de terres rares, soutien aux projets domestiques et nouveaux partenariats internationaux [8]. Un Centre européen des minéraux critiques est annoncé en novembre 2025 pour coordonner financement et constitution de stocks stratégiques [8].
La France est au premier plan de ces efforts avec le projet Caremag/Carester à Lacq, une installation de séparation de terres rares lourdes d’un montant de 245 millions USD visant 600 tonnes par an d’ici fin 2026, soit environ 15 % du marché mondial des terres rares lourdes [18]. Le projet est soutenu par le japonais JOGMEC, Iwatani et bénéficie de contrats d’approvisionnement à long terme, notamment avec Stellantis [18]. Le président de Less Common Metals souligne que « la France offre un environnement industrielement avancé et stable, avec un engagement fort en faveur de la souveraineté européenne des chaînes d’approvisionnement » [18].
En parallèle, des investissements américains de l’ordre de 1,4 milliard de dollars dans l’extraction, la séparation et le raffinage des terres rares, dont l’extension de Mountain Pass et un contrat d’enlèvement de 10 ans entre le DoD et l’usine 10X, visent à réduire la dépendance aux intrants chinois [5]. Pour le tungstène, la mine Sangdong en Corée du Sud (Almonty) a démarré l’extraction de minerai en septembre 2024, avec 50 millions de tonnes de ressources et environ 45 % de la production future déjà engagée vers les États-Unis ; une usine de traitement est en construction [10].
Enfin, la République démocratique du Congo a prolongé jusqu’au 31 mars 2026 les quotas d’exportation de cobalt initialement prévus pour le quatrième trimestre 2025, ce qui devrait maintenir une tension d’approvisionnement au premier trimestre 2026 avant un restockage progressif au printemps [19]. Ce facteur ajoute un risque supplémentaire pour une filière batterie déjà exposée aux décisions chinoises sur d’autres intrants.
Données Clés & Tendances
Cette section met en perspective les principaux indicateurs quantitatifs qui structurent le risque pour l’industrie européenne et, indirectement, pour l’épargne des ménages français.
1. Concentration de l’offre : un quasi-monopsone chinois
La Chine domine à la fois la production minière et le raffinage des terres rares, ce qui amplifie le pouvoir de ses décisions de contrôle d’exportation sur les prix mondiaux et la disponibilité des matériaux [8].
Cette concentration signifie que toute perturbation (licences restrictives, suspensions ciblées, élargissement de la portée extraterritoriale) se transmet rapidement à l’ensemble des chaînes de valeur mondiales. Pour les acteurs financiers français, cela se traduit par un risque de choc systémique sectoriel : même lorsque la production minière hors Chine augmente, le goulot d’étranglement du raffinage demeure une source majeure de volatilité des marges pour les industriels européens exposés [8].
La proximité généralisée avec des fournisseurs chinois dans les chaînes de valeur – plus de 80 % des grandes entreprises européennes ne sont qu’à trois intermédiaires au plus d’un producteur chinois de terres rares [6] – implique que même des portefeuilles sans exposition apparente à la Chine restent vulnérables aux décisions de Pékin.
2. Réponse des prix aux restrictions : un choc asymétrique
Les données disponibles montrent une réaction de prix très hétérogène selon les métaux, mais avec un point commun : les annonces chinoises agissent comme catalyseur de fortes hausses, réelles ou anticipées.
Ces ordres de grandeur suggèrent que les scénarios d’embargo total ou de durcissement extrême des licences sont assimilés à des chocs de prix de plusieurs centaines de pour cent sur certains métaux [4][11][13]. Pour l’épargne française, l’effet direct se joue sur les marges des sociétés intensives en ces intrants, dont les valeurs sont largement présentes dans les indices européens. Au-delà d’un certain seuil, la capacité des entreprises à absorber ces hausses sans les répercuter sur les prix finaux s’amenuise, augmentant le risque d’inflation sectorielle et de révisions à la baisse des bénéfices.
3. Choc d’exportations sur les aimants de terres rares
Les aimants permanents à base de néodyme et d’autres terres rares sont centraux pour les moteurs électriques, les éoliennes et de nombreuses applications industrielles. Leur flux d’exportation depuis la Chine est un indicateur avancé des tensions d’approvisionnement.
Une baisse d’une telle ampleur en un mois, associée à un taux d’approbation de licences d’environ 25 %, a suffi à interrompre des lignes de production automobiles dans plusieurs pays [7][15]. Pour les gestionnaires d’actifs, ces chiffres démontrent la rapidité avec laquelle un choc réglementaire peut se transformer en choc industriel, puis financier. La dépendance de l’industrie européenne aux aimants REE implique que de nouveaux épisodes de ce type pourraient se traduire par une hausse de la volatilité sur les titres automobiles, industriels et, par ricochet, sur les portefeuilles grand public qui les détiennent.
4. Batteries : un contre-signal partiel grâce à la concurrence
Malgré la hausse de certains métaux critiques, les coûts de batteries lithium-ion ont continué de baisser en 2025, portés par la concurrence et des évolutions de chimies (notamment vers des solutions moins intensives en métaux onéreux) [14].
La baisse à 108 USD/kWh en moyenne mondiale (84 USD/kWh en Chine et 70 USD/kWh pour le stockage stationnaire) malgré la pression sur certains intrants montre que tous les segments ne réagissent pas de la même manière aux restrictions chinoises [14]. À court terme, cela limite la transmission directe des chocs de prix des terres rares vers le coût final des véhicules électriques, ce qui modère le risque d’inflation sur ce poste de dépense pour les ménages français. Toutefois, cette dynamique dépend du maintien d’une concurrence intense et de la disponibilité d’alternatives technologiques, qui restent elles-mêmes sensibles à l’accès à d’autres métaux critiques (cobalt, nickel, lithium).

5. Projets de diversification : gains structurels mais lents
Plusieurs projets majeurs hors Chine visent à réduire la vulnérabilité structurelle de l’Europe, mais leur contribution est progressive et ne supprimera pas le risque de choc dans les prochaines années.
Pour l’épargne française, ces projets représentent un amortisseur structurel à moyen terme : à mesure qu’ils entreront en production, la prime de risque géopolitique intégrée dans les valorisations des acteurs fortement dépendants de la Chine pourrait se réduire. Cependant, les calendriers (2026–2027) signifient que, pour les 18–24 mois à venir, la sensibilité aux décisions de Pékin reste élevée, en particulier autour de l’échéance de la suspension des nouvelles mesures extraterritoriales en novembre 2026 [1][3][8][18].
Risques & Scénarios
À partir des éléments factuels précédents, nous distinguons trois scénarios principaux à horizon 2026, avec des probabilités indicatives et des implications différenciées pour l’épargne détenue par les ménages français via les marchés financiers.
Scénario 1 – Base : Tension gérable, diversification progressive (≈60 %)
Dans ce scénario, la suspension d’un an de l’Annonce n°61 est prolongée de facto ou réappliquée de manière ciblée, avec des licences délivrées de façon prudente mais non bloquante pour les usages civils dans les pays de l’OCDE [1][3]. Les flux d’aimants et de terres rares demeurent volatils, mais sans nouvelle chute brutale comparable à celle de mai 2025 (-75 % des expéditions) [6]. Les prix des métaux critiques restent élevés mais se stabilisent au-dessus des niveaux pré-crise (par exemple, un néodyme durablement supérieur à son niveau de 2024 mais sans nouvelle explosion comparable à +105 % YoY) [11].
Les projets européens et alliés (Lacq, Mountain Pass, Sangdong, autres projets CRMA) progressent conformément aux calendriers actuels, permettant de commencer à réduire, à partir de fin 2026, la part de la Chine dans certaines chaînes de valeur [8][10][18]. Pour les portefeuilles d’épargne français, ce scénario implique :
- une prime de risque géopolitique persistante sur les valeurs industrielles intensives en métaux critiques, mais sans remise en cause systémique de leurs modèles économiques ;
- une volatilité accrue autour des nouvelles annonces réglementaires chinoises ou européennes, nécessitant un suivi renforcé plutôt qu’un désengagement massif ;
- un impact inflationniste modéré et ciblé, absorbable par les politiques monétaires et budgétaires existantes.
Scénario 2 – Escalade : retour aux contrôles durs et chocs sectoriels (≈25 %)
Ce scénario suppose une dégradation des relations sino-occidentales (nouveaux tarifs, différends technologiques, tensions régionales) entraînant la réactivation pleine et entière, voire l’élargissement, des mesures de type Annonce n°61 après novembre 2026, y compris leur volet extraterritorial [1][3][10]. Les taux d’approbation de licences retombent autour de 25 % ou moins, comme observé en avril 2025 [7][15]. De nouvelles chutes d’exportations d’aimants et de composés REE vers l’Europe surviennent, équivalentes ou supérieures aux baisses observées vers les États-Unis, l’Inde et l’Allemagne en avril 2025 [15].
Les prix de métaux comme le néodyme, l’antimoine ou, en cas d’embargo total, le gallium et le germanium, connaissent de nouveaux pics, potentiellement comparables aux hausses de 150–200 % envisagées ou déjà observées [4][11][13]. Les capacités alternatives hors Chine ne sont pas encore suffisantes pour compenser ces ruptures, du fait des délais incompressibles de montée en charge des projets européens et américains [5][8][18].
Pour l’épargne française, ce scénario pourrait se traduire par :
- des corrections significatives sur les actions de constructeurs automobiles, d’équipementiers, de producteurs d’équipements renouvelables et d’une partie de l’électronique, avec des écarts de performance marqués par rapport aux indices globaux ;
- une hausse des spreads de crédit pour des émetteurs industriels vulnérables, affectant la valeur de certains fonds obligataires et supports en assurance-vie ;
- une remontée de l’inflation sectorielle (véhicules, équipements domestiques), pesant sur le pouvoir d’achat réel et réduisant la part du revenu disponible allouable à l’épargne.
Scénario 3 – Détente structurée : diversification accélérée et encadrement des contrôles (≈15 %)
Dans ce scénario, les tensions commerciales sont contenues et un cadre plus prévisible se met en place autour des flux de métaux critiques, avec des canaux de dialogue renforcés (par exemple via des forums plurilatéraux) et une clarification des règles d’application extraterritoriale. La Chine maintient des contrôles, mais avec des régimes de licences stables pour les usages civils non sensibles, et l’Europe parvient à sécuriser des accords d’approvisionnement à long terme diversifiés (Afrique, Amérique latine, Asie alliée) [5][8][10].
Les projets européens (Lacq, autres projets CRMA) atteignent leurs objectifs de capacité dans les calendriers annoncés, et les investissements nord-américains et asiatiques (Mountain Pass, Sangdong, etc.) contribuent à réduire la part de la Chine dans le raffinage et la production d’aimants [5][8][10][18]. Les prix des métaux critiques se normalisent progressivement, même s’ils demeurent supérieurs aux niveaux pré-crise.
Pour l’épargne des ménages français, ce scénario ouvrirait des opportunités :
- réduction de la prime de risque sur les industriels européens, avec un potentiel de revalorisation pour les acteurs ayant investi dans la diversification de leurs chaînes d’approvisionnement ;
- développement de nouvelles thématiques d’investissement liées aux métaux critiques, au recyclage et aux technologies de substitution, potentiellement portées par des émetteurs européens ;
- risque inflationniste mieux contenu, améliorant la visibilité sur le rendement réel des produits d’épargne de long terme.
Ces scénarios ne sont pas exclusifs : la trajectoire réelle pourrait combiner des éléments de chacun, selon l’évolution des relations géopolitiques et la vitesse de mise en œuvre des projets de diversification. Pour la gestion de l’épargne, l’enjeu clé est de calibrer l’exposition aux secteurs sensibles et d’intégrer des hypothèses explicites sur ces scénarios dans les analyses de risque.
Intelligence Actionnable
Les points suivants sont formulés comme des axes de travail concrets pour les institutions financières, sociétés de gestion et acteurs de la place française qui structurent et distribuent des produits d’épargne aux ménages. Ils visent à traduire le risque « Pékin–métaux critiques » en pratiques de suivi et d’allocation.
1. À faire maintenant (horizon 1–4 semaines)
- Cartographie fine de l’exposition indirecte aux métaux critiques
Établir, au niveau des portefeuilles (fonds actions, diversifiés, assurance-vie en unités de compte), une cartographie des expositions sectorielles et géographiques aux segments intensifs en terres rares et métaux critiques (constructeurs automobiles, équipementiers, fabricants d’éoliennes, semi-conducteurs, équipements électriques). Intégrer les données de dépendance européenne aux terres rares chinoises mises en évidence par la BCE (95 % de la production mondiale, chaînes de valeur très imbriquées) [6][8]. - Mettre en place une veille structurée sur les décisions chinoises et les flux commerciaux
Formaliser un dispositif de veille hebdomadaire intégrant les annonces du MOFCOM, l’application ou non de l’Annonce n°61, les statistiques d’exportation chinoises d’aimants REE (notamment vers l’UE, les États-Unis, l’Inde, l’Allemagne) et les indicateurs de tension (taux de licences approuvées, échos industriels d’arrêts de production) [1][2][3][6][15]. - Intégrer un stress « choc REE » dans les analyses de risque
Ajouter, dans les stress tests internes, un scénario de type « escalade » reflétant une nouvelle chute ponctuelle de 50–75 % des exportations d’aimants de terres rares vers l’Europe et une hausse de 100–200 % des prix de certains métaux critiques, sur la base des épisodes récents et des estimations de sensibilité [4][6][11][13][15]. Mesurer l’impact sur les valorisations et les ratios de solvabilité des portefeuilles concernés.
2. À structurer au T2–T3 2026 (moyen terme)
- Revue stratégique des expositions sectorielles dans les produits grand public
Procéder à une revue des allocations sectorielles dans les produits d’épargne grand public (assurance-vie, PEA, plans d’épargne retraite), en identifiant les fonds ou poches les plus exposés aux secteurs vulnérables (auto, équipements industriels, technologies renouvelables). Apprécier s’il est pertinent de lisser ces expositions, de les diversifier géographiquement ou d’introduire des thématiques de « bénéficiaires nets » de la diversification (recyclage, projets CRMA européens, producteurs alternatifs) [8][10][18]. - Dialogue renforcé avec les émetteurs et gérants sur la résilience des chaînes d’approvisionnement
Inclure dans les dialogues ESG et les due diligences un volet systématique sur la dépendance aux métaux critiques, les plans de diversification d’approvisionnement, les stratégies de substitution et de recyclage. Les déclarations d’acteurs industriels sur leur capacité à s’adapter aux contrôles extraterritoriaux chinois (par exemple en évitant des procédés ou technologies soumis aux licences) deviennent un intrant clé de l’analyse de risque [1][10][16]. - Alignement avec les initiatives européennes (CRMA, RESourceEU, Centre des minéraux critiques)
Suivre la labellisation des projets stratégiques dans le cadre du CRMA et de RESourceEU et analyser leur implication potentielle pour les expositions sectorielles en portefeuille [8]. Les projets soutenus, comme l’usine de Lacq, peuvent constituer des points d’ancrage pour de futures chaînes de valeur européennes moins dépendantes de la Chine [18].
3. À préparer pour 2026 et au-delà (long terme)
- Intégrer la dimension « métaux critiques » dans la planification stratégique de l’offre de produits
Envisager le développement, à terme, de produits thématiques ou de poches dédiées axés sur la transition vers des chaînes d’approvisionnement en métaux critiques plus diversifiées (projets européens, nord-américains, asiatiques alliés, recyclage). Ces produits devront être conçus avec prudence pour éviter une exposition trop concentrée à la volatilité des cours de matières premières, mais peuvent constituer un axe de différenciation pour les épargnants sensibles aux enjeux de souveraineté industrielle. - Calibrer la tolérance au risque géopolitique dans les politiques d’investissement
Mettre à jour les cadres de gestion des risques pour intégrer explicitement les risques extraterritoriaux liés aux contrôles d’exportation chinois (par exemple, seuil de 0,1 % de contenus en terres rares d’origine chinoise dans des produits finis) [1][10]. Cela suppose de renforcer la transparence sur les chaînes de valeur des émetteurs et de conditionner certaines allocations à la capacité démontrée de ces derniers à maîtriser leurs dépendances. - Suivre les interactions entre politiques climatiques, énergétiques et de métaux critiques
Les objectifs de décarbonation (véhicules électriques, renouvelables, stockage) augmentent la demande de métaux critiques, alors même que l’offre est géopolitiquement concentrée [8][14]. Intégrer ces tensions structurelles dans les scénarios de long terme utilisés pour la gestion actif-passif des assureurs et pour la conception des produits d’épargne retraite est essentiel pour apprécier la soutenabilité des rendements réels promis aux ménages.
Signaux à Surveiller
Les indicateurs ci-dessous peuvent être intégrés dans une revue hebdomadaire afin de détecter précocement les évolutions susceptibles d’affecter l’épargne des Français via les marchés financiers et les prix à la consommation.
- Prix du néodyme et des principaux métaux critiques
Suivre les indices de prix du néodyme (CNY/t et USD/kg) et de l’antimoine. Une poursuite de la hausse bien au-delà du double des niveaux de 2024, après le +105 % YoY déjà observé pour le néodyme et le +200 % pour l’antimoine, signalerait un risque élevé de stress sur les marges industrielles [4][11][12]. - Décisions du MOFCOM et statut de l’Annonce n°61
Surveiller toute communication officielle sur la fin ou la prolongation de la suspension d’un an des mesures du 9 octobre 2025, ainsi que d’éventuelles extensions à d’autres métaux ou technologies (batteries, matériaux superdurs) [1][3]. L’activation pleine des clauses extraterritoriales constituerait un signal d’escalade. - Taux d’approbation des licences d’exportation et flux d’aimants REE
Observer, via les analyses de marché, si les taux de licences restent proches des 25 % observés au printemps 2025 ou se normalisent [7][15]. Des chutes soudaines d’exportations comparables aux baisses de 58–78 % d’avril 2025 vers certains pays seraient un indicateur avancé de risques de nouveaux arrêts industriels [15]. - Progrès des projets de diversification (Lacq, Mountain Pass, Sangdong, projets CRMA)
Suivre les jalons clés (financement, construction, mise en service) des projets structurants identifiés par l’UE et ses partenaires [5][8][10][18]. Tout retard significatif prolongerait la période de forte dépendance à la Chine. - Décisions sur les quotas de cobalt en RDC
Surveiller les annonces des autorités congolaises sur les quotas d’exportation de cobalt au-delà du 31 mars 2026 [19]. Une prolongation ou un durcissement des quotas ajouterait une contrainte supplémentaire sur les chaînes de valeur des batteries, déjà exposées aux décisions chinoises sur d’autres intrants.
Sources
[1] Mayer Brown – « PRC Announces New Export Controls on Rare Earth and Battery Materials and Technology », 9 octobre 2025. https://www.mayerbrown.com/en/insights/publications/2025/10/prc-announces-new-export-controls-on-rare-earth-and-battery-materials-and-technology
[2] CSIS – « China’s New Rare Earth and Magnet Restrictions Threaten US Defense Supply Chains », 4 avril 2025. https://www.csis.org/analysis/chinas-new-rare-earth-and-magnet-restrictions-threaten-us-defense-supply-chains
[3] China Briefing – « China’s Rare Earth Export Controls: Impacts on Businesses », novembre 2025. https://www.china-briefing.com/news/chinas-rare-earth-export-controls-impacts-on-businesses/
[4] CSIS — « China Imposes Its Most Stringent Critical Minerals Export Restrictions Yet Amidst… », analyse sur les restrictions gallium/germanium/antimoine, 2024–2025. https://www.csis.org/analysis/china-imposes-its-most-stringent-critical-minerals-export-restrictions-yet-amidst

[5] CSIS — « Beyond Rare Earths: China’s Growing Threat to Gallium Supply Chains ». https://www.csis.org/analysis/beyond-rare-earths-chinas-growing-threat-gallium-supply-chains
[6] Banque centrale européenne — Economic Bulletin, focus box sur les restrictions chinoises de terres rares, 2025. https://www.ecb.europa.eu/press/economic-bulletin/focus/2025/html/ecb.ebbox202506_01~44d432008e.en.html
[7] Persistence Market Research — « China Rare Earth Export Auto Crisis », 2025. https://www.persistencemarketresearch.com/blog/china-rare-earth-export-auto-crisis.asp
[8] European Parliament / Epthinktank — « China’s Rare Earth Export Restrictions », 2025. https://epthinktank.eu/2025/11/24/chinas-rare-earth-export-restrictions/
[9] USGS — « Mineral Commodity Summaries 2026: Rare Earths », estimation de la production mondiale 2025. https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2026/mcs2026.pdf
[10] Tungsten Metals Group — « Outlook for 2025: Tungsten Supply Chain Dynamics ». https://www.tungstenmetalsgroup.com/blog-blog/outlook-for-2025-tungsten-supply-chain-dynamics
[11] Trading Economics — Page « Neodymium » (prix au 27 février 2026). https://tradingeconomics.com/commodity/neodymium
[12] Strategic Metals Invest — Données de prix du néodyme (USD/kg), 26 février 2026. https://strategicmetalsinvest.com/neodymium-prices/
[13] Stimson Center — « China’s Germanium and Gallium Export Restrictions: Consequences for the United States », 2025. https://www.stimson.org/2025/chinas-germanium-and-gallium-export-restrictions-consequences-for-the-united-states/
[14] BloombergNEF — « Lithium-Ion Battery Pack Prices Fall to $108 per Kilowatt Hour Despite Rising Metal Prices », 2025. https://about.bnef.com/insights/clean-transport/lithium-ion-battery-pack-prices-fall-to-108-per-kilowatt-hour-despite-rising-metal-prices-bloombergnef/
[15] Wood Mackenzie — Analyses sur les chaînes d’approvisionnement en terres rares et aimants, 2025. https://www.woodmac.com/press-releases/rare-earth-supply-chains-bottleneck/
[16] S&P Global — Article citant la VDA sur les nouvelles restrictions de terres rares chinoises et leur impact sur l’industrie automobile européenne, 2025. https://www.spglobal.com/energy/en/news-research/latest-news/metals/101525-chinas-latest-rare-earth-curbs-threaten-european-auto-supply-chains-vda
[17] Silverado Policy Accelerator — « China’s Exports to US: Rare Earths », infographie 2025. https://www.silverado.org/data-dashboards/infographic-chinas-exports-us-rare-earths/
[18] Channel NewsAsia — « Rare earths: Europe, France new production facility to reduce reliance on China », 2025. https://www.channelnewsasia.com/world/rare-earths-europe-france-new-production-facility-reduce-reliance-china-5364031
[19] Metal.com — « The DRC Decided to Extend the 2025 Cobalt Export Quota to Q1 2026 », 28 décembre 2025. https://news.metal.com/newscontent/103701184-the-drc-decided-to-extend-the-2025-cobalt-export-quota-to-q1-2026
[20] Automotive Logistics — « European logistics providers brace for industry overcapacity », 2025. https://www.automotivelogistics.media/supply-chain/european-logistics-providers-brace-for-industry-overcapacity/2334056
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